Lauréat du prix Goncourt 2012 pour Le sermon sur la chute de Rome, Jérôme Ferrari revient en force avec un roman qui interroge notre rapport à l’image, comme l’indique son titre.
Chacun des chapitres prend ici appui sur une photographie, dont certaines sont l’œuvre de photographes connus, accompagnée d’une brève description, d’une indication de lieu et d’une date, et rappelle le plus souvent des épisodes troubles du siècle dernier : l’évocation de la folie meurtrière des hommes qui se perpétue et se propage comme un mal incurable.
Le réquisitoire contre ce que Jérôme Ferrari, qui enseigne également la philosophie en Corse, appelle cette terrible fièvre qu’est la nostalgie de la guerre, s’incarne dans le personnage d’Antonia. Pour son quatorzième anniversaire, l’oncle et parrain d’Antonia, qui a également la charge des âmes de son village, lui offre un appareil photo. Espère-t-il ainsi, au grand dam de la mère d’Antonia, lui dessiller les yeux sur le monde dans lequel elle vit, la Corse, cette île de la beauté repliée sur elle-même qui donne lieu à des luttes fratricides ? Attaché à sa nièce, il cherche à lui offrir une voie de sortie de l’univers clos et sans avenir qu’il redoute pour elle. Le roman s’ouvre sur la mort d’Antonia. Au retour d’un reportage en ex-Yougoslavie, alors qu’elle croit enfin avoir trouvé sa voie comme photographe de presse, et comme femme libre, une embardée lui fait perdre le contrôle de sa voiture. Il incombera à son parrain d’officier à ses funérailles, entouré des membres de sa famille et de tous ces jeunes hommes et femmes qu’il a baptisés, mariés et souvent conduits à leur dernier repos dans le contexte de luttes fratricides qui se répètent. Le déroulement de la cérémonie, et chacune des prières qu’invoque le célébrant, rappellent la courbe tragique de la vie d’Antonia, et la succession de conflits meurtriers couverts par des photographes du XXesiècle, dont ceux qu’ont connus la Libye, l’ex-Yougoslavie, sans oublier la Corse, dont le décor idyllique tranche avec la réalité intérieure qui échappe aux touristes de passage.
Au fur et à mesure que se déroule la cérémonie, le lecteur retrace le parcours d’Antonia. D’abord employée dans un journal local, elle espère y mettre en valeur son talent, mais on lui fait rapidement comprendre ce qu’on attend d’elle : immortaliser l’heure de gloire de l’équipe de pétanque, les fêtes patronales, les inaugurations de campings, les mariages, les élections de miss de ceci et miss de cela, et autres commémorations diverses qui rythment la vie des villages de la Corse. Le directeur de l’agence pour laquelle elle travaille lui laisse entendre que si elle veut être créative, il lui faudra utiliser son temps libre. En attendant, « le grand-angle vissé au boîtier, elle réalisait donc à la chaîne d’atroces portraits de groupe… » Lasse de cette existence qui ne lui offre aucun défi professionnel, déçue d’une vie amoureuse qui la contraint à n’être que la petite amie d’un combattant du FLNC, Antonia décide un jour d’aller couvrir la guerre en ex-Yougoslavie, comme si la vraie vie ne pouvait se dérouler que sur ces terrains boueux noircis de sang. Ce qu’elle y découvre, en compagnie d’autres photographes, la confronte chaque jour à l’absurdité et à l’odieux des conflits meurtriers qui marquèrent l’histoire du XXesiècle. Au moment où elle croit avoir enfin trouvé réponse à sa quête, et peut-être l’âme sœur, survient l’embardée dans laquelle elle meurt, comme si Ferrari voulait nous rappeler, à l’instar de Camus, l’absurdité de la vie, l’impossible rédemption par l’action.
Le roman interroge les liens que nous entretenons avec la photographie, le réel, la vie et la mort : « […]les hommes aiment à conserver le souvenir émouvant de leurs crimes, comme de leurs noces, de la naissance de leurs enfants ou de tout autre moment notable de leur vie, avec la même innocence. L’invention de la photographie leur a donné l’irrésistible occasion de céder à ce penchant ». Jérôme Ferrari se garde bien de juger ce penchant. La réflexion qu’il nous propose n’en est que plus riche et troublante.