Il est rassurant, je dirais même roboratif, de lire un tel essai sous la plume d’un intellectuel québécois de moins de quarante ans.
Alors que le terme « indépendance » a repris sa place dans le discours sociopolitique au Québec, après des décennies de disgrâce sous le joug de la souveraineté-association, Eric Martin voit de meilleures chances d’avenir pour l’indépendantisme si on le conçoit en lien dialectique avec le socialisme. Définitivement optimiste quant à la probabilité d’accession du Québec au statut d’État-nation, l’essayiste cite en épigraphe la célèbre sentence de Gaston Miron : « [Ç]a ne pourra pas toujours ne pas arriver ».
Dans un bref prologue, Martin expose comment son parcours intellectuel est lié tout autant à des lectures qu’à des expériences sociales personnellement vécues. Nous sommes ici en présence d’un essai au plein sens du terme. Aujourd’hui professeur de philosophie au cégep Édouard-Montpetit, Martin fut d’abord sensibilisé à la question nationale par les écrits de Bourgault et de Guevara. Au printemps 2001, il couvre le Sommet des Amériques pour le journal étudiant de son cégep. Il en revient « transformé à jamais » et son action se nourrit depuis de la « révolte contre l’injustice qui s’est cristallisée à ce moment-là ». Puis, lors d’un voyage en Europe, l’effet du regard distancié lui fait prendre conscience de l’existence au Québec d’une « communauté politique » à laquelle incombent des droits et des devoirs en propre.
L’essayiste commence son exposé par une analyse de la situation, où il évoque les choix auxquels confronte l’échec de la social-démocratie. Démarche démocratique vers le socialisme à son origine, le mouvement a abandonné ses objectifs socialistes dès les années 1960, pour se laisser entraîner dans la spirale de la croissance sans limite, pourtant incompatible avec une gestion durable des ressources planétaires. Aujourd’hui, selon Martin, « l’effondrement du récit de la ‘mondialisation heureuse’ nous révèle son caractère utopique et annonce une vague de reterritorialisation, de retour à l’espace et à la souveraineté de l’État national ». Reste à savoir si ce regain d’autonomie des États se fera dans une perspective collectiviste de plus grande justice sociale ou sous le signe du repli et de la peur de l’autre.
Dans un deuxième temps, le philosophe nous invite à un retour aux sources de l’indépendantisme québécois, notamment à travers les textes d’Hubert Aquin, des fondateurs de la revue Parti pris, du Front de libération des femmes du Québec, de Fernand Dumont, de Marcel Rioux et de Pierre Vadeboncœur. Dans les écrits indépendantistes des années 1960-1970, Martin trouve toute l’inspiration nécessaire pour dépasser la polarisation stérile du débat public actuel entre les identitaires et les inclusifs : « […]la réactualisation des communautés politiques ne doit pas être comprise comme une fermeture à l’autre, mais doit au contraire servir de point de départ à la construction d’un véritable internationalisme et d’une véritable solidarité entre les peuples pour faire face aux problèmes du siècle ».
Enfin, la troisième partie de l’essai est consacrée à l’exploration de quelques pistes suivant lesquelles « la pensée des années 1960-1970 peut être réarticulée aujourd’hui dans une république indépendante du Québec et un ‘socialisme d’ici’ ». Ainsi, Martin affirme que le régime canadien, impérial et colonisateur, demeure un « verrou » qui empêche tout projet conséquent de renouveau des structures institutionnelles québécoises pour plus de démocratie et de justice. Il appelle à une « révolution institutionnelle », à un projet politique dans lequel seraient intimement liées la question sociale et la question nationale, ce qui ne serait toutefois pas une raison de voter « non » à un éventuel référendum sur l’indépendance qui serait mené par un parti plus à droite. Se libérer de la domination fédérale serait un progrès, ne serait-ce que pour le nouvel éventail de possibles qui en découlerait.
Comme le dit lui-même son auteur, cet essai n’a rien du manuel d’instructions. Il souffle néanmoins une formidable bouffée d’air sur les braises de l’espoir.
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