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Numéro 101

Georges Sédir

22 CARTES D’ASIE

Almora, Paris, 2005
120 pages
29,95 $

Vite !, ouvrir la première carte, comme si j’allais découvrir quelques-uns des secrets que ne nous livre quasiment jamais le tarot : « L’Asie est petite. Le temps l’a rétrécie ». Voilà : le ton et le grain de Georges Sédir sont donnés. Les diplomates-écrivains partagent une sorte de décalage par rapport au monde, souvent soutenu par une élégance du style et une densité existentielle du tracé, ce qui confère à leurs récits une puissance d’évocation touchant le cœur même des humains, ceux qui ont décidé de l’être. Georges Sédir, le très grand traducteur de littérature polonaise (de Bruno Schultz, Witold Gombrowicz et Czeslaw Milosz), l’écrivain-poète des ombres et des rêves, attentif aux reflets de l’étendue, nous fait délicatement traverser les Asie, continent du Tao et du Bouddha, de Shiva et de Kakutaro Kubo. Au décours de cet ensemble non-ensemble de contrées, tant et tant de modalités de la perception et de l’invisible s’éveillent, mais jamais dans une harmonie fantasmée. Ainsi que le rappelle la dernière carte – « Au-delà de l’Asie »… -, le mot Asiah, dit la Qabbale, désigne un aspect de l’être et un monde qui, même révélé, n’en recèle pas moins des multitudes de contradictions.

Il y a donc la « compassion indifférenciée et silencieuse », entraînant dans son sillage une autre approche de la vie, de la mort, de la loi, de la femme et du serpent. Si l’ampleur du savoir qu’elle nous a légué est incommensurable – religions, philosophies, imprimerie, grammaire, chiffres, échecs, boussole, etc., etc. -, elle aura toujours su demeurer acentrée, comme le Temple de l’Aurore. Impermanence, passage, impressions fugaces et pourtant, monuments prestigieux. Et en cette époque où « les Chefs grands et petits ont des cervelles d’oisillons, mais la main lourde », nous ne sommes peut-être pas en mesure d’entendre la vacuité derrière les idoles du capital. À preuve, la peur et la terreur qui nous saisissent à nouveau devant le réveil d’une Chine adorant maintenant elle aussi le Veau d’or. C’est que « le péril blanc gît en chacun de nous ». Mais plutôt que de conspuer les uns et les autres, l’homme qui accueille le mystère, et donc la femme de la nuit, parle avec la sagesse de Victor Segalen et de Georges Gurdjieff.

C’est dire à quel point Georges Sédir sait dire ce qu’il en est de l’Est. Des espions et des paysages, des éléments et des désirs, Katmandou, Singapour, Mandalay, Vietnam, Sri Lanka, toutes ces merveilles écrites très très légèrement pour s’évaporer sitôt quittée la lecture se conjuguent au croisement du sensuel et du spirituel. Une perle de vers qui se livre à nous pour murmurer que même les arbres voyagent.

Publié le 27 novembre 2005 à 13 h 44 | Mis à jour le 27 novembre 2005 à 13 h 44