Je suis la Nuit ! Non pas la nuit des temps présents ;
Mais l’obscurité morne, insondable et livide,
Qui, bien avant les jours, et bien avant les ans,
Planait sur le grand Tout, et remplissait le vide.
Louis Fréchette, extrait du poème « La nuit »
Quand je cherchais à paraître…
J’ai toujours adoré la lecture, à la recherche du dépassement nécessaire à l’évasion de l’espèce. J’ai toujours aimé et respecté les vrais poètes, ces « horribles travailleurs » (Rimbaud) émerveillés aux prises avec l’éternelle nature qui dilapide l’énergie créatrice en vase clos, cette énergie encadrant sans cesse la vie jusque dans ses derniers retranchements. Encore aujourd’hui, en poésie je veux aller au-delà des décors convenus et des corps entendus, tous soumis à l’usure du temps et à l’usage de l’instant. Suis-je le seul poète à chanter la vie avec des visions dans le désir comme dans le délire, loin de la nature humaine avec ses passions ?
Heureux j’étais de penser, de rêver, d’explorer, d’imaginer, enfin de traduire en mots beaux l’insondable mystère de l’existence. Après les fulgurances débridées de Villes décantéeset de Peaux, nées de mon adolescence folle et de mes amours étranges, je m’étais quelque peu calmé au cégep en gravitant autour de Paroles d’ici et de L’homme imminent, à la recherche d’une parole heureuse ou encore d’une communion enfin harmonieuse parce que parfaitement partagée.
Après les études collégiales, une certaine nausée monta en moi, car j’étais dégoûté de mes recherches en psychologie, sciences politiques, sociologie et anthropologie, surtout après la lecture attentive du classique Psychologie des foules de Gustave Le Bon et de l’étrange Mémoires d’un névropathe de Daniel Paul Schreber. Je constatais alors la basse servilité et le mouvement brownien inhérent à toute nature humaine et à sa geste trop souvent folle, délirante et prédatrice, sans toutefois m’éloigner de l’œuvre d’un Henri Laborit, d’un Edgar Morin ou encore d’un Arthur Koestler. Puis je cherchais ailleurs, dans ce monde à côté de mes rêves, de nouveaux paradigmes sur lesquels élever une nouvelle maison où cohabiteraient enfin en paix la raison et l’émotion. Dans cette nouvelle demeure, toutes fenêtres grandes ouvertes, j’imaginais déjà le vaste champ universel où tombent et retombent heureusement les particules radioactives de la vie échappées d’une nature indifférente dans l’usage comme dans l’usure. « L’homme est dans la nature comme l’eau est dans l’eau » me soufflaient alors à l’oreille les trolls de Moscovici. Je cherchais aussi à libérer l’amour des contraintes de la nature morte aux ordres des terribles lois de la thermodynamique et des fluctuations de la morne réalité d’esprits animaux en train d’étouffer la beauté. Enfin je voyais l’énergie se dissiper tout comme la matière se désintégrer… pour aller se reformer ailleurs en d’autres corps différents mais avec la même nature indifférente à mes rêves comme à mes cris. Et cela m’écœurait au plus haut point.
Des livres ! Toujours des livres !
Puis, je tombai coup sur coup sur Le hasard et la nécessité de Jacques Monod et La logique du vivant de François Jacob, deux savants français qui avaient reçu le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1965 pour leur découverte du processus de duplication du code génétique… en sens unique. Je veux dire par là que le mécanisme de traduction du code génétique demeure irréversible, les protéines produites par l’ARN messager ne pouvant influer sur l’ADN, car le fleuve ne remonte jamais à sa source. Mises à part les mutations aléatoires et presque toujours délétères, l’ADN règne sur notre destinée ; et le rôle absolu de la cellule consiste à reproduire… une autre cellule, de la plus humble bactérie à l’espèce la plus complexe et imprégnée d’étrangeté qu’on appelle encore Homo sapiens.
Avec les livres de Monod et de Jacob, j’en étais encore à mes grands élans d’ingénuité positive, trouvant parfois un semblant d’ordre surréel dans l’incroyable et fantastique complexité de la vie, imaginant avec ferveur qu’elle pourrait mener un jour l’humanité, sur les sentiers d’un oméga teilhardien, jusqu’à un corps en paix avec un cœur éternel dans un amour universel et inconditionnel. Mais, au cœur des années 1970, je n’étais pas encore conscient de l’étrange chemin pris par l’évolution de la vie terrestre, passant de la reproduction asexuée à celle sexuée, reproduction multiforme qui a dû s’adapter aux âpres conditions prévalant sur la Terre pendant des milliards d’années. Dans la nouvelle sexualité terrestre, là aussi le désordre régnait et s’appelait… l’Autre.
Enfin, Monod et Jacob avaient démontré que l’ADN de la cellule est la gare centrale des réactions biochimiques essentielles à la production des protéines nécessaires à la vie. Un programme génétique d’une incroyable complexité dirige le prodigieux édifice du vivant, sans quoi nous ne serions que de pauvres agrégats d’éléments disparates et hasardeux perdus dans une nature impériale et impérieuse.
Une fois conquis par ce nouveau paradigme, je me mis à écrire furieusement des poèmes dans lesquels j’invitais la vie à résister à l’usure et à l’éphémère en produisant les anticorps nécessaires pour repousser tout ce qui l’asservissait corrompait, l’amour devenant alors le ciment de cette résistance. Et ces poèmes, je les avais envoyés à des revues littéraires et à des éditeurs montréalais.
Quand ma naïveté rejoignait celle d’un autre toujours décevant
Après bien des refus, mon recueil de poésie Anticorps suivi de Charpente charnelle fut accepté aux Éditions de l’Aurore dirigées par l’ami Victor-Lévy Beaulieu. Avant cela, je m’étais usé la langue dans la défense et l’illustration de mes vers appuyés par mes visions scientifiques1. Certes, j’étais publié mais… déçu. Heureux mais… très déçu de constater l’étendue de l’inculture, hors littérature, de ce milieu des années 1970 au demeurant fort dynamique. C’est ainsi que, lors de mes nombreux séjours à Montréal, je fis la connaissance d’une faune culturelle extraordinairement vivante.
Tandis qu’une folle claironnait à tout vent son slogan « le privé est politique », sans se rendre compte de la profonde débilité de ses mots, j’insistais auprès de jeunes poètes prometteurs pour qu’ils produisent des œuvres coûte que coûte, car effaré j’étais de constater le nombre d’écrivains québécois qui s’étaient tus, par le passé, après avoir publié un ou deux livres, et chez lesquels je sentais une œuvre importante en devenir. Je leur disais que ces auteurs n’avaient pas eu de chance car ils étaient tombés, pour la plupart, dans une époque d’inculture généralisée, de nivellement par le mensonge et de jansénisme social où on voyait du mal partout. J’insistais sur le fait que la liberté avait été trop longtemps bridée. En conséquence, il n’était pas question de retomber dans un autre autoritarisme aux sangsues censureuses, celui-là de gauche, soulignant que l’extrême gauche et l’extrême droite partagent toujours leur haine de la liberté libre et rimbaldienne. Bref, tout ce que les idéologues veulent en tout temps, c’est un pouvoir total dans une uniformité totale. Puis je terminais ma plaidoirie en m’écriant : « Que tout le monde varie selon sa galaxie ! »
Mais j’étais encore vert dans mes vers, la tête pleine de rêves poétiques et d’assauts sémantiques. Puis, fatigué de parler à trop d’ensembles vides, j’envoyai à d’autres jeunes poètes prometteurs des extraits des livres de Monod et Jacob sur des cartes postales, les mettant ainsi sur la piste de points de vue différents des petites transgressions émotionnelles roulées dans la bonne ornière de l’époque. Mais la plupart ne comprenaient pas où je voulais en venir, tellement l’ignorance et un certain fanatisme transpiraient et transpirent toujours des milieux à la médiocrité inspirée et occupée à s’étriper avec élégance. Et ma poésie, eh bien, elle ne trouvait presque personne à qui parler, car seule une poignée d’esprits ouverts à la complexité pouvait l’apprécier en toute liberté2.
Il faut dire que ce brave monde sincère, venant des arts et parfois des sciences (in)humaines, défendait ainsi ses thèses empiriques avec l’idéologie du jour à la mode de la nuit. Ce climat de liberté surveillée, je le sentais lourd à porter, d’autant plus que, quelques années plus tard, la plupart de ces gauchistes de pacotille se convertirent, entre autres, à la spéculation immobilière, abandonnant le peuple et les travailleurs à leurs divins prédateurs déjà sur la voie de la mondialisation. Il leur arrivait même de conseiller les députés « jovialistes » du Parti progressiste-conservateur du Canada sur les vertus du libre-échange dans le cadre de l’ALÉNA. Finalement, je constatai qu’il n’y avait rien à faire avec certains écervelés roulant toujours dans la bonne ornière, car le pouvoir réussit toujours à canaliser l’énergie vitale dans des superstructures sociales au meilleur des intérêts d’élites plus ou moins dégénérées. Bref, on milite bravement et naïvement pour la liberté libre pour ensuite la retirer, une fois au pouvoir, au peuple dès que les « circonstances » s’y prêtent. Comme le disait si bien George Orwell dans son magistral La république des animaux : « Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres ».
Il en était de même de mes champs de connaissance, tous jaugés sévèrement à l’aune de la rectitude politique des années 1970. Qui ne prenait jamais en compte la rationalité de mes visions. Et quand je vois aujourd’hui certains jeunes idiots utiles et bien bavards excommunier et censurer les mots, les expressions, l’histoire, les ironistes, les sceptiques, les libres penseurs, les rationalistes et les objecteurs de conscience et autres refuzniks, cela me conforte dans ma conviction que ce n’est pas la poignée de psychopathes au pouvoir qui détruisent toute civilisation, mais la horde d’écervelés échevelés et bien tatoués qui suivent aveuglément les directives liberticides de gourous gourés largement subventionnés par des milliardaires mondialistes.
… Avant de « disparaître merveilleusement » (Verlaine)
J’ai vécu, trop vécu dans et pour la poésie, et la poésie, ironiquement, a anéanti mon idéalisme ingénu. Trop de visions ont affronté trop de bassesses, de corruptions et de trahisons. Cinquante-deux années d’écriture se terminent ainsi dans un affreux non-lieu. Dorénavant j’irai ailleurs, chez les émerveilleurs, mais toujours gardant en tête le proverbe africain placé en exergue de mon Anticorps suivi de Charpente charnelle : « Quand deux esclaves se rencontrent, ils parlent en mal de la liberté ». Enfin, je salue les futurs dictateurs de la cancel culture bien wokée, ceux-là mêmes qui transformeront bientôt notre vieille démocratie résiduelle en camp de concertation. Voyez-vous, c’est la culpabilité (ici celle de l’homme blanc) qui précède la chute des civilisations. Ou l’impuissance à résister à l’autodestruction. Et nous sommes, au Québec comme partout en Occident, en plein dedans. Car nos rares Québécois vraiment éveillés ont peur des idées, je veux dire par là des idées propres issues du cœur et de l’âme de leur peuple.
Maintenant est venu le temps de la parole mondialisée, sans un seul scapulaire avec lequel se pendre dans mon faux pays peuplé d’ignorants à l’ingratitude crasse.
1. Extrait de mon journal, le 5 février 1976 : « Ce qui m’effraie dans l’univers, ce n’est pas son infinité mais son infirmité ».
2. Extrait de mon journal, le 2 février 1976 : « À part Roger Des Roches et Claude Beausoleil, je ne vois pas grand monde qui fait acte de recherche sur/dans le langage ».