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Marielle Giguère

Mères endeuillées

Deux récits, deux mères endeuillées, l’une de Margot, un fœtus de dix-huit semaines, l’autre d’un nourrisson de presque un mois prénommé Paul. Deux pertes d’autant plus douloureuses qu’elles étaient imprévisibles. Les mères inconsolables racontent le difficile processus de leur deuil dans Ci-gît Margot1 et Le marcassin envolé2.

La « mort-naissance de Margot », vue en direct sur l’écran à l’échographie, tourne dans la tête de la mère dévastée, un an encore après l’amniocentèse fatale. À l’affliction se mêlent colère et ressentiment. Elle accuse la gynécologue d’infanticide, car l’autopsie confirme que l’amniocentèse était la cause du décès du fœtus-fille de 300 grammes. Elle n’ira pas devant les tribunaux, non. « Ce livre est le procès de Céline », prénom qu’elle donne à la spécialiste qui a maladroitement planté l’aiguille dans son ventre. Celle-ci a alors vu Margot se tasser brusquement dans l’utérus et le sang se répandre. Et elle se sent coupable d’avoir voulu vérifier si le bébé à venir était normal. Ses jours et ses nuits sont envahis par ce cauchemar. Les images lui reviennent en boucle.

À peine deux mois après la catastrophe, la narratrice, déjà mère de deux jeunes garçons, tombe à nouveau enceinte. Lors de l’échographie du premier trimestre, on constate la mort du Bébé-espoir. Il survivra en elle sous le prénom d’Albert. Elle parlera de son « ventre-cimetière » dans lequel il lui arrive encore de sentir bouger ses bébés la nuit. Sa souffrance aiguise sa solidarité avec les mères et grands-mères de sa lignée dont les accouchements ont parfois été difficiles, voire à risque élevé, qui ont pleuré la mort d’un premier bébé ou encore subi des fausses couches, le fœtus jeté dans le poêle à bois. Au moins, les restes de Margot iront au cimetière, dans l’emplacement du Berceau des anges. Inhumation à laquelle Albert n’aura pas droit, n’ayant vécu que 12 semaines in utero.

Chez Typhaine Leclerc, il s’agit de la disparition d’un premier enfant. Deux autres sont nés depuis la mort de Paul en 2014. La narratrice a noté les événements relatifs au décès de son « petit marcassin » et son mal-être dans son journal pendant six ans avant d’en faire un livre. La déception de la naissance par césarienne, plutôt qu’un accouchement naturel à la maison de naissance pour lequel la jeune femme s’était préparée, est amoindrie par la présence d’un bébé en santé, un bébé chéri et dorloté par ses parents et leurs proches. Quand l’irréparable se produit, c’est la fin du monde. Incompréhension, douleur, culpabilité. Paul aurait-il eu trop chaud dans le porte-bébé lors de la dernière sortie ? Les causes de sa mort restent nébuleuses. L’hypothèse la plus probable serait le syndrome de mort subite du nourrisson qui peut survenir quand le bébé a trop chaud, dit-on.

Les semaines, les mois passent et la mère souligne l’âge qu’aurait Paul, imagine les étapes de ses apprentissages, énumère les choses qu’elle avait projeté de faire avec lui. Si la douleur s’émousse avec les années, le couple alimente le souvenir de Paul, toujours présent dans la famille. On crée un rituel pour commémorer son bref passage : l’arbre de Paul. Un arbre à la campagne où le couple et ses deux enfants se rendent accompagnés des proches, à chaque anniversaire. On y accroche menus objets, dessins, messages d’amour.

Les deux récits se rejoignent pour témoigner du processus fluctuant du deuil. Un rien peut fait ressurgir la peine, ressentir le manque, imaginer ce qu’il ou elle serait devenu(e). Si les deux mères ont réappris à vivre, elles affirment que leur deuil ne sera jamais achevé.

Marielle Giguère a publié en 2019 Deux semaines encore, roman consacré à l’histoire d’une famille. Pour sa part, Typhaine Leclerc, en plus de s’intéresser notamment au récit comme moyen de guérison, est autrice de maints textes sur le deuil et la parentalité.


1. Marielle Giguère, Ci-gît Margot, L’instant même, Longueuil, 2020, 137 p. ; 19,95 $. L’autrice a modifié les noms des personnes réelles dont elle parle, ce qui explique que Ci-gît Margot soit classé comme un roman.
2. Typhaine Leclerc, Le marcassin envolé, Pleine Lune, Lachine, 2020, 154 p. ; 21,95 $.

 

Publié le 31 janvier 2021 à 10 h 47 | Mis à jour le 14 février 2021 à 9 h 20