Accueil > Articles > Lettre à Jean-Noël Pontbriand

Jean-Noël Pontbriand

Lettre à Jean-Noël Pontbriand

Né en 1933 à Saint-Guillaume-d’Upton, Jean-Noël Pontbriand a publié de nombreux recueils de poésie et des essais importants sur la création littéraire. Porteur d’une culture poétique et philosophique exceptionnelle, il a pris sa retraite après 60 ans d’enseignement, dont une quarantaine au Département des littératures de l’Université Laval. Il a profondément marqué le paysage littéraire de la grande région de Québec. La liste des auteurs qu’il a accompagnés, même s’il ne s’en est jamais vanté, est impressionnante. Des poètes, de différentes générations, ont pu cheminer en poésie grâce à lui. Je suis un de ceux-là.

Voici qu’il nous offre un nouveau livre riche et fascinant intitulé Laissez passer l’ombre le cheval suivra1, publié aux Écrits des Forges. Un recueil, en vers et en prose, qui se présente comme une synthèse de ses réflexions sur le langage et de l’évocation poétique des origines.

Monsieur Pontbriand,

Il y a près de trente ans, vous commenciez ainsi un de vos poèmes : Il me vint une lettre… Vous le savez, j’ai lu tous vos livres, et chacune de vos nouvelles parutions me fait entendre le chant solitaire, amoureux et vrai d’un homme « perdu dans la temporalité du monde ». De vos terres de Sainte-Brigitte-de-Laval, vous nous rapportez les mots d’une nuit qui parle encore et que nous ne savons plus écouter. Et comme le bois de marées sur les plages, vos lecteurs ramassent les mots et les rassemblent. J’aime croire que lire vos poèmes soulève un feu qui durera.

Parfois, nous nous percevons comme l’ombre d’un être plus réel que nous-mêmes. Ne parlez-vous pas dans votre recueil de cette « distance qui nous sépare de nous-mêmes » ? Lire est peut-être cette rencontre entre l’inconnu et soi.

Au centre de votre recueil, au beau titre énigmatique qui s’éclaircit au fil des pages, on trouve une quête infinie du poème et une lumière qui « sourd des profondeurs » (un autre nom pour dire poème), qui ne cherche, à aucun moment, à éblouir. « Homme ravagé de foudre », vous portez « le langage au bout de lui-même ».

En nous « les mots engendrent des réseaux / ouverts aux courants muets / éclairant les choses du noyau de leur présence ». Trop souvent, les mots ne sont-ils pas « tenus en laisse par peur de l’inédit » ? L’étonnement que donne l’écriture ou la lecture « permet au langage de rompre ses écluses ». Alors on peut entendre « les voix secrètes qui engendrent l’être ». Comme si l’alphabet était « rendu à son mystère ».

La poésie est une recherche exigeante, sans fin, et le poète doit le plus humblement possible, mais de façon impérieuse, y consacrer sa vie.

Votre recueil est un véritable manuel (à la manière d’Épictète) pour les jeunes poètes. Vous dites : « Ne laisse pas le troupeau éclabousser tes paroles ». Plus loin vous écrivez : « Ce qui t’habite est plus important que ton discours ». Aussi : « Qu’importe les mots que tu alignes, si la parole n’est pas l’origine et la fin ». Et finalement, comme en écho avec le Rilke des Lettres à un jeune poète : « Contente-toi d’écouter ce qui parle lorsque tu réussis à te taire, et transcris-le, même si personne n’est intéressé à l’entendre ».

Je pense souvent à votre vie de professeur-poète et tout ce temps consacré à l’écoute et à l’écriture des autres. Nous sommes nombreux à avoir partagé des moments importants dans votre bureau à l’université. Travailler avec vous les poèmes, en raturant des mots ou en déplaçant des vers par exemple, ce n’était pas s’amuser à faire de la littérature. Nous découvrions plutôt la sensation extraordinaire de plonger nos « mains remplies de feu » dans l’existence et le réel, dans le mystère de la parole, dans quelque chose de beaucoup plus vaste que nous.

Une grande partie de votre œuvre peut sembler en apparence invisible. Pourtant, elle est vivante, dispersée chez les nombreux étudiants qui ont assisté à vos séminaires. Votre travail a multiplié votre voix.

Il me vint une lettre… ce sont les premiers mots du très beau livre Il était une voix, que vous avez publié en 1992. Vous entremêliez, dans ces poèmes, votre voix et celle de votre mère. J’ai pensé que je pourrais terminer avec un court texte où se noue votre poésie (en italique) et la mienne.

L’enfant sonore
qui osera ouvrir les vannes
dans les mains du poète
en quelques lignes
rejoindre le soleil perdu
une voix inconnue qui résonnait
au fond de mon silence

qui sait
on me tend peut-être la main
attendue depuis si longtemps
la terre attise ses fourneaux
portant le langage à ébullition

comme si mon visage
n’était plus le mien
et que je me reconnaissais enfin
je descends au fond de ma mémoire
rencontrer l’enfant sonore


1. Jean-Noël Pontbriand, Laissez passer l’ombre le cheval suivra, Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2020, 118 p. ; 16 $.

 

EXTRAITS

Patience la lumière finira par paraître
sur le pas de ta porte le vent qui passe
parle d’elle en mots inconnus.
p. 62

T’en souviens-tu ?

C’était l’enfance et nous jouions dans la lumière des peupliers posés comme des cierges autour de l’innocence. Les anges y séjournaient que nous voyions danser dans l’ombre engendrée par le soleil sur les arbres qui palpitaient au bout de nos regards. La journée s’est terminée trop vite, mais nous n’en savions rien, blottis que nous étions contre l’esprit qui nous révélait la présence d’une solitude créatrice qui nous habite encore.
p. 101

Publié le 22 octobre 2020 à 13 h 43 | Mis à jour le 27 octobre 2020 à 16 h 24