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Les arts littéraires II – Un écosystème hétéroclite et dynamique

Les arts littéraires, comme toute pratique en train de se faire et de travailler à sa reconnaissance, participent d’un foisonnement qui s’avère difficile à circonscrire et encore plus à définir. Pour plusieurs, cela témoigne d’une posture faisant fi des étiquettes, favorisant plutôt l’inclassable singularité des pratiques. Quelques expressions commencent néanmoins à entrer dans l’usage pour nommer ce qui a trait aux arts littéraires et permettent d’y voir un peu plus clair dans ce rassemblement hétéroclite.

Un vaste ensemble en mouvement

Il y a une formidable infigurabilité dans les arts littéraires perçus comme un tout, et un éventail vertigineux de possibilités quant à leurs différentes manifestations. Les arts littéraires défient toute tentative de définition ou d’enfermement. Comme l’écrit RoseLee Goldberg à propos de l’art de la performance, « chaque artiste […] en donne sa propre définition, par le processus et le mode d’exécution même qu’il choisit1 ». On pourrait pousser plus loin cette affirmation en avançant que chaque œuvre pouvant être accueillie sous le vocable « arts littéraires » en déploie sa propre vision. En plus d’une précieuse liberté de création, on trouve dans cette dynamique une performativité selon laquelle les pratiques inventent et réinventent les frontières et les fondements de la catégorie dans laquelle on tente de les inscrire, alors qu’elles s’en échappent et la définissent à la fois.

La poésie sonore, l’intervention dans l’espace public ou encore l’adaptation de textes sous forme d’hologrammes ont-elles quelque chose en commun ? Les arts littéraires regroupent un ensemble de pratiques pouvant être à leur tour regroupées en sous-ensembles, eux-mêmes composés d’autres sous-ensembles… Pas étonnant que d’aucuns trouvent plus commode de rejeter toute définition et toute catégorie, alors que le discours critique et la recherche universitaire n’osent pas se frotter de trop près à ces pratiques qui, contrairement aux avant-gardes qui ont marqué l’histoire, ne produisent pas vraiment de manifestes.

Réfléchir aux arts littéraires nous oblige à faire simultanément deux sauts épistémologiques : penser les pratiques en création littéraire sans leur rapport au livre (voire à l’écriture) et élaborer une conception de la littérature qui, en plus de l’imprimé, fait place à des pratiques qui ont d’autres supports que le livre. Si les créateurs relèvent ce double défi depuis un moment déjà, si les producteurs et diffuseurs commencent à le faire également et que les organismes subventionnaires emboîtent tranquillement le pas, d’autres instances, notamment dans les domaines de l’enseignement, de l’édition et des prix, traînent un peu de la patte, ce qui retarde le processus de reconnaissance des arts littéraires. Cela tient presque du miracle que les différents intervenants des premières Rencontres, tenues en 2019 et intitulées Paroles vivantes, aient adopté l’expression « arts littéraires » à l’unanimité, tous s’y reconnaissant, que ce soit sur le plan de la création, de la production ou de la diffusion.

Des pratiques en relation (ou non) avec le livre

La vie littéraire…**

S’il s’avère ardu de concevoir ce qui peut relier, par exemple, la twittérature et les chants autochtones, il est également difficile de penser les arts littéraires autrement que dans leur rapport au livre. Admettre que ces pratiques ont en commun de ne pas s’incarner sur un support imprimé continue de les inscrire dans une relation avec le livre. L’appellation « arts littéraires » a l’avantage de mieux nommer leur spécificité et leur singularité que l’expression « littérature hors livre » ou ses variantes (littérature hors-le-livre ou encore périlivresque), qui toutes nous ramènent au règne de l’imprimé en s’inscrivant dans une logique d’opposition. Cela conforte la position centrale du livre dans l’écosystème de la création littéraire, tendant à positionner les arts littéraires comme des pratiques périphériques, marginales.

Comme le rappelait Simon Dumas lors des Deuxièmes rencontres : le livre est un support (participant par ailleurs d’une industrie), pas une pratique. Les arts littéraires agissent à la manière de performatifs à l’égard de la littérature ; ils ont pour effet d’obliger à concevoir le livre comme un support parmi d’autres (incluant la scène, la vidéo, la médiation et les réseaux sociaux) et à reconnaître que les pratiques de création en littérature ne visent pas seulement la publication.

Bien sûr, les personnes qui œuvrent en arts littéraires ne veulent pas en finir avec le livre et ne le considèrent pas comme quelque chose de désuet ou de détestable. Les gens qui pratiquent le conte, la poésie action ou qui conçoivent des spectacles littéraires comptent souvent, parmi leurs réalisations, des livres tout à fait conventionnels. Le texte d’une production en arts littéraires peut déjà avoir été publié dans un livre (comme c’est le cas pour Plus haut que les flammes de Louise Dupré, recueil paru au Noroît puis adapté pour un spectacle produit par Rhizome). Il peut aussi prendre, après sa représentation devant public, la forme d’un objet imprimé (par exemple, le spectacle collectif Conte-moi un poème repris en livre-CD par Planète rebelle). Mais le texte d’une œuvre littéraire n’est pas nécessairement écrit (au sens scripturaire), quel que soit le type de littérature orale devant lequel on se trouve. Parfois, le texte ne peut même pas être transcrit, qu’il s’agisse des bruits de la poésie sonore ou des animations qui modifient des mots par le biais d’un logiciel. Jusque dans leur plus simple appareil, les arts littéraires amènent la littérature à revoir sa propre terminologie.

Une discussion polyphonique

On peut néanmoins mettre des mots sur les pratiques, non pas pour créer une taxinomie des arts littéraires ou en fournir une définition qui fera consensus, mais pour utiliser un vocabulaire commun. La grande diversité des pratiques en arts littéraires – en ce qui concerne tant les œuvres que les acteurs, provenant de différents univers disciplinaires – invite au mieux à une certaine souplesse, au pire à des acrobaties plus radicales.

Le terme « performance », même appliqué précisément aux arts littéraires, aura une connotation divergente pour qui sera plus près du milieu de l’art action (où la performance est une œuvre réalisée par un corps avec une intention artistique), pour qui sera plus porté vers le théâtre (où la performance constitue la prestation d’une personne devant public), voire le domaine des sports (où elle équivaut à un exploit physique ou une exécution qui serait parfaite) ou encore de la gestion (où elle est synonyme d’efficacité). Une personne, ne provenant d’aucun de ces milieux pourra également appliquer telle ou telle acception du mot « performance » dans une discussion sur les arts littéraires. Chaque sous-ensemble des arts littéraires possède ainsi ses propres codes et il n’y a pas nécessairement de passerelle entre, par exemple, le slam et la vidéo-poésie, sur le plan tant de la création, de la diffusion que de la production, en dehors de la spécificité des pratiques.

Si l’on parvient, comme nous y invitait Yves Doyon2 lors des dernières Rencontres, à parler d’une même voix, ce sera à la manière d’une chorale. Les mots que nous emploierons résonneront différemment selon notre posture, notre pratique et nos intérêts. En poursuivant la conversation, nous pourrons nous entendre sur des revendications et des expressions, bien qu’elles n’aient pas la même définition pour chacun (et que cela n’empêche aucun de nous de continuer à développer son propre vocabulaire).

Des pratiques et des rôles à nommer

Certains termes employés au Québec sont anglais ou traduits de l’anglais, avec les problèmes de calque ou d’équivalence que cela peut poser. L’expression « spoken word », souvent utilisée telle quelle, est de plus en plus traduite par « arts de la parole », qui a l’avantage sur l’anglais de pouvoir former « artiste de la parole », plus facile à employer que « spoken word artist ». Cependant, l’expression « arts littéraires », si elle fonctionne bien pour nommer l’éventail des pratiques, nomme mal ceux qui s’y consacrent. Personne ne se décrit comme un artiste littéraire, ou bien, pour prendre un exemple plus précis, comme un vidéo-poète. Plus encore, si la littérature telle qu’on la conçoit habituellement est faite par des écrivains, plusieurs artistes de la parole ne se considèrent pas comme des auteurs. On ne peut donc pas regrouper ceux qui pratiquent les arts littéraires sous un même vocable.

Pour certains, les arts littéraires se rapprochent des arts visuels (mettant l’accent sur la dimension artistique des pratiques), alors que pour d’autres, le rapprochement se fera avec les arts de la scène (les arts littéraires étant dans ce cas perçus avant tout comme les multiples incarnations scéniques de la littérature). Voilà que, sortant du livre, il faudrait choisir un autre domaine, une autre case pour ne pas se retrouver dans un trou noir disciplinaire ? Sans entrer ici dans les détails du débat sur la préférence pour les textes récités par des comédiens ou par leurs auteurs (les uns ayant une façon plus maîtrisée et les autres plus authentique de le faire), ni de la fréquente multidisciplinarité ou « indiscipline » des pratiques en arts littéraires, un des défis consiste à trouver une façon de nommer les rôles de ceux qui animent ce milieu.

Dans le domaine du livre, les rôles sont plutôt clairement définis. Il en va de même pour le théâtre et les arts visuels. Nous savons en quoi consistent les tâches reliées à la direction littéraire, à la mise en scène et au commissariat. Cela s’avère plus flou en ce qui concerne la personne qui orchestre un spectacle littéraire, puisqu’elle accomplit un acte professionnel (car c’est bien de cela qu’il s’agit) convoquant ces différentes tâches, mais d’une manière particulière aux arts littéraires. Cette particularité participe de la richesse et du dynamisme de ce milieu aussi énergique que difficile à circonscrire.

Les gens qui créent des spectacles littéraires peuvent venir de divers milieux et y occuper plusieurs rôles. L’initiative peut émaner d’un écrivain, d’un éditeur, de la direction d’un organisme culturel ou d’un festival, d’un comédien, d’un metteur en scène, d’un artiste multidisciplinaire ou de quelqu’un qui combine plus d’une position parmi celles-ci. Ensuite, l’ensemble des tâches reliées à une telle production est souvent assumé par la même personne, qui peut aussi prendre en charge l’animation, la promotion et l’administration, dans une perspective semblable à celle de l’autoproduction. Après avoir mis des mots sur les pratiques, nommer cette démarche de création et la reconnaître dans toute sa spécificité est une étape qui, parmi tout ce que les arts littéraires nous invitent à repenser, reste à accomplir.

Une reconnaissance à venir

Quelles différences peut-on établir entre le travail sur le texte effectué pour un manuscrit et celui pour un spectacle littéraire, entre la mise en scène théâtrale et celle des arts littéraires, entre le commissariat pour une exposition et celui pour une prestation collective ? Devrait-on parler de direction littéraire scénique, de mise en scène littéraire et de commissariat littéraire ? Qu’il s’agisse d’une lecture collective ou de l’adaptation de son propre texte pour une présentation publique, il y a, dans l’élaboration d’un projet en arts littéraires, un travail invisible souvent sous-estimé.

Bien qu’on ne le commente pas souvent et qu’on le reconnaisse trop peu, les pratiques en arts littéraires participent d’un processus de création. Les créateurs n’osent pas toujours se donner les moyens que demanderait une véritable préparation en amont de leurs prestations : des collaborateurs et de l’argent pour les payer, un espace et du temps pour répéter, avec des conditions techniques décentes, notamment en matière de sonorisation et d’éclairage. Comme si les arts littéraires devaient se contenter de peu, qu’ils n’avaient pas besoin de beaucoup plus qu’un crayon, du papier et un microphone. S’il importe de reconnaître les pratiques en arts littéraires, tout le travail de création qu’elles impliquent doit également être valorisé pour qu’on puisse arriver à leur reconnaissance réelle.

Voir aussi : La littérature au diapason de ses incarnations contemporaines par René Audet


* Daphné et Ariane Lehoux au 20e anniversiaire de Rhizome, ©Elias Djemil, 2020.
** La vie littéraire de et par Mathieu Arsenault (Rhizome, Théâtre Carte Blanche).

1. RoseLee Goldberg, La performance du futurisme à nos jours, Thames & Hudson, Paris, 2001, p. 9.
2. Chargé de projets artistiques et ex-codirecteur général de Rhizome.

Publié le 15 août 2020 à 16 h 25 | Mis à jour le 16 août 2020 à 18 h 51