Après bientôt 50 ans consacrés à la recherche d’un langage commun qui réconcilierait la raison et l’émotion, Renaud Longchamps, dans une série de textes amorcée avec « Babelle, prise 2 » (no 151), sonde la genèse de son œuvre à travers les livres et l’air du temps qui ont marqué son parcours d’écrivain.
Dans ce numéro : Le cheval dans la locomotive d’Arthur Koestler
Dès 1907, Charles ab der Halden remarquait l’absence du grand savoir dans les esprits de nos lettrés. A-t-on changé depuis ?
Jean-Charles Harvey, « Sur quelques pages de Marie-Victorin », dans Pages de critiques. Sur quelques aspects de la littérature française au Canada, Imprimerie Le Soleil, 1926, p. 91.
Aujourd’hui, il pleut. Tout est gris, mes cheveux aussi. Je n’ai pas envie de parler, ni de crier au ciel de décrisser avec ses joyeux naufragés rescapés de paradis de pacotille. Alors je lis : « Des recherches archéologiques, menées entre 2011 et 2016 dans le nord du Pérou, ont permis de découvrir le plus grand site de sacrifices d’enfants du monde. Situé dans la région de La Libertad, ce site funéraire contenait 140 corps d’enfants, âgés de 5 à 14 ans. Ces derniers ont été sacrifiés à des fins de rituels, menés il y a près de 550 ans1».
Après un grand soupir, j’arrête ma lecture, dégoûté par la monstruosité sacrée de dirigeants délirants et de chamans sans âme, quand ils réussissent à faire se prosterner des parents devant leurs enfants massacrés afin de satisfaire des dieux hirsutes assoiffés de sang innocent. Puis, je pense à mes petits-enfants. Je crains pour eux car je m’intéresse depuis peu aux meurtres rituels d’enfants perpétrés, encore aujourd’hui, par des psychopathes aux quatre coins de l’Occident. Oui, le Mal existe, aujourd’hui comme hier, sur notre planète-prison comme dans la géhenne de notre ADN. Le Mal existe surtout chez les puissants de la Terre, ridicules thuriféraires et idiots utiles d’un Lucifer d’opérette.
Je me dis qu’il n’y a rien à faire depuis que je sais que la maladie mentale serait issue, selon certains paléo-généticiens, du croisement survenu entre Homo sapiens sapiens et Homo sapiens neanderthalensis il y a quelques dizaines de milliers d’années. À la suite de notre migration hors du continent africain, Neandertal nous aurait transmis des gènes de résistance au rude climat des glaciations et ceux de la… folie. Je sais que cela reste à prouver hors de tout doute raisonnable, mais la raison, aujourd’hui, n’existe plus, étouffée par l’étau de la folle rectitude tous azimuts. Soulignons ici que la maladie mentale n’existe pas dans la nature, car tout ce qui nuit à la survie d’une espèce est impitoyablement éliminé ; pas besoin d’être un éthologue pour comprendre ce fait cruel.
Pas même horrifié tant la nature humaine sécrète le meilleur chez la poignée de génies et de créateurs généreux, comme le pire dans la nuée de destructeurs de mondes, ces hypomaniaques qui tricotent en continu des délires religieux et idéologiques plus ou moins absurdes et, surtout, sans grande originalité. Quand on en est rendu à verser le sang innocent pour donner un sens aux désordres de la Terre…
On dit que cent milliards d’êtres humains sont nés et décédés depuis l’apparition d’Homo sapiens, mais dérisoire est le nombre de créateurs et de sages qui ont inventé, créé et pensé le monde, en plus de voir à son développement spirituel, intellectuel, politique, social et moral. Sachez que ce petit nombre de créateurs – une excuse à l’existence de l’humanité – peut tenir dans un stade alors que la masse de producteurs-consommateurs, gros comme petits, ne fait que passer afin de dévorer la vie en ne laissant derrière eux que des débris, telles des locustes, surtout depuis que l’ultralibéralisme individualiste brise les identités et les solidarités.
De la grandeur à la déchéance de l’homme, il n’y a qu’un pas à franchir… qui ne nous affranchit pas et ne nous affranchira jamais de la responsabilité pleine et entière de nos actes, n’en déplaise à ceux et celles qui croient encore, en bons marxistes culturels, à la bonté fondamentale de l’être humain. Pourquoi ? Tout simplement parce que nous savons, depuis la célèbre expérience de Stanley Milgram sur la soumission à l’autorité, que l’on peut facilement transformer en tortionnaires des individus honnêtes, pacifiques et rationnels lorsque les conditions sont réunies. Peu avant Milgram, Arthur Koestler, dans son essai Le cheval dans la locomotive2, en était venu à la même conclusion, mais l’avait élargie à l’espèce humaine entière qui obéit facilement, trop facilement, en temps de crise, aux sommations de cruauté de ses dirigeants déjantés envers l’Autre. Tout au long de notre histoire inhumaine, nous voyons la plaie ouverte et sanglante de l’humanité quand cette dernière, dévoyée par des psychopathes, participe de plein gré aux génocides, tueries et autres massacres. Pensons ici, entre autres, au peuple allemand au demeurant fort cultivé mais à l’esprit dévoyé par la propagande hitlérienne… avec les sinistres résultats que l’on sait.
Au début des années 1970, j’étudiais au cégep François-Xavier-Garneau quand je suis tombé sur le livre de Koestler, livre que je m’empressai d’acheter même si j’étais pauvre comme un rat d’église. Cet essai important remettait à leur place les naïfs rousseauistes qui pullulaient alors dans les collèges et les universités.
Selon Koestler, la vie a commis de nombreuses erreurs tout au long des milliards d’années de son évolution terrestre, erreurs qu’il serait trop long d’énumérer ici. Le problème de l’espèce humaine réside dans le fait que son évolution cérébrale s’est faite d’une manière explosive et, qui plus est, sans aucune pression évolutive, la station verticale et la libération des mains étant déjà acquises depuis des millions d’années. Quelques centaines de milliers d’années plus tard – une paille à l’échelle géologique – le néocortex tripla de volume, du jamais vu dans toute l’histoire de la vie terrestre ! Bref, la croissance exponentielle du cerveau humain relève presque de la pathologie tant elle fut rapide et… incompréhensible dans un strict contexte environnemental. Elle est même vue aujourd’hui, chez certains évolutionnistes, comme une excroissance tumorale se développant sans aucune nécessité. Mais aux dernières nouvelles, il semble qu’une infinitésimale mutation du gène ARHGAP11B du chromosome 15 aurait provoqué la croissance exponentielle de nos neurones. Qui plus est, cette mutation se trouve seulement chez Homo sapiens. Imaginez ! Une seule erreur de réplication a transformé un nucléotide C (cytosine) en nucléotide G (guanine). Une seule erreur sur environ… trois milliards de nucléotides contenus dans vingt-trois mille gènes1 ! Devant ce fait inouï, l’apparition suivante de la conscience tient du miracle, surtout quand la génétique nous démontre que la quasi-totalité des mutations sont débilitantes, pour ne pas dire létales.
Précisons ici que la survie d’une espèce dépend avant tout de la parfaite intégration de ses constituantes biologiques essentielles à l’environnement darwinien. Malheureusement, nous observons que notre cerveau surdimensionné échappe souvent, trop souvent, au contrôle naturel et s’emballe souvent, trop souvent, comme une machine folle qui a perdu son régulateur. Selon certains penseurs, il existe un divorce évident, pour ne pas dire patent, entre le cerveau rationnel (néocortex) et émotionnel (mammalien). Là résiderait le Mal. Disparaîtrons-nous à cause d’une hybris plus ou moins contrôlée que la raison ne réussit pas à maîtriser, surtout à l’âge thermonucléaire ?
Nous savons aujourd’hui que trois cerveaux se superposent dans le crâne humain. Au plus profond se niche le cerveau reptilien, siège des mécanismes de survie, suivi du cerveau mammalien. Quant au néocortex, il chapeaute le tout sans jamais pouvoir brider totalement le cerveau mammalien. Alors, pourquoi le néocortex, siège de la raison, ne peut-il pas asseoir sa suprématie sur ce dernier cerveau ? Tout simplement parce que le néocortex est apparu trop rapidement et n’a pas eu le temps de rebrancher de nouvelles boucles rétroactives positives nécessaires à une pleine intégration environnementale.
De plus, il est ironique de constater que le néocortex n’est pas et ne sera jamais nécessaire à notre survie. Les mammifères placentaires dont nous sommes issus vivent sur notre planète depuis des dizaines, voire des centaines de millions d’années. Ils sont tous munis de minuscules cerveaux par rapport au nôtre, toute proportion gardée. Malgré cela, ils ont survécu à l’extinction cataclysmique des dinosaures et même réussi à dominer l’écosystème terrestre. Mais alors, à quoi sert ce gros cerveau s’il n’est pas nécessaire à la pérennité de notre espèce ?
Étudiant, je discutais déjà de ce paradoxe avec l’ami Jacques Collin tout en arpentant le boulevard de l’Entente, entre deux colletaillages dans la salle des Pas perdus du cégep François-Xavier-Garneau avec de ridicules maoïstes. Je discutais de tout cela en croisant la thèse de Koestler avec celle d’un Henri Laborit qui, dans L’agressivité détournée et ses œuvres subséquentes, en appelait à la réconciliation entre la raison et l’émotion. Le tout constituait, à l’époque, un programme séduisant pour mon indécrottable ingénuité. Près de cinquante ans plus tard, je dois reconnaître que ce raisonnable engagement humaniste n’est plus à l’ordre du jour… sur une planète devenue folle de rectitudes délirantes.
ELLE VIENT D’OÙ, TA POÉSIE, FINALEMENT ?
Tandis que je discourais sans arrêt, l’ami Jacques me regardait gravement, tout pensif dans sa barbe et ses grands cheveux noirs. Parfois, il me ramenait sur les rails quand ma locomotive dérapait dans quelque courbe spéculative, ma pensée accélérant. Ainsi on marchait jusqu’au cimetière Belmont où, enfin, je me taisais devant ce vaste public rassemblé pour le silence. C’est en ce lieu que j’ai décidé, dans un éclair, de consacrer ma vie à trouver un langage commun qui réconcilierait la raison et l’émotion, mais dans de nouvelles dimensions où s’ébattraient de nouvelles chairs, loin, très loin des corruptions terrestres, tout en sachant fort bien que « la porte de l’invisible doit être visible » (René Daumal). Je voulais rendre la vision poétique accessible aux intérêts supérieurs de la raison.
ET L’AMOUR, DANS TOUT ÇA ?
« Quand je lis les petits papiers que tu laisses traîner à longueur de journée, je constate qu’il n’y a pas d’amour là-dedans. Entends-tu par là qu’il est mort ou, pire, qu’il n’existe pas, toi qui as écrit Amours/Mexico ? » me murmure alors à l’oreille Charlotte tandis que je sommeille sur Les cinq stades de l’effondrement de Dmitry Orlov. D’une voix pâteuse je lui réponds : « Non, chère de chère, l’amour n’est pas mort. Il est parti ailleurs, loin du crépuscule des dieux ridicules. Il est parti ailleurs se faire voir sur une autre planète où il habite une vie intelligente enfin réconciliée avec elle-même. À cause de notre nature défectueuse, il nous est impossible de partager l’amour avec le pouvoir, et… » « Veux-tu dire par là qu’il est impossible d’aimer… vraiment ? » rétorque-t-elle en fronçant les sourcils. « Je t’aime de tout mon cœur, chère de chère, mais dans un corps qui n’a rien de terrestre… et que rien n’agresse. Tu sais bien que depuis le 18 novembre 1988, nous partageons un terrible secret que le commun des mortels ne pourra jamais comprendre. »
Puis le silence se fait, encore une fois. Ce silence de cimetière qui a toujours inspiré ma solitude. Cela suffit à ma suffisance et à la renaissance de mes rêves. Et noire est la conscience de la nuit.
1. Arthur Koestler, Le cheval dans la locomotive, Calmann-Lévy, 1968.
2. Thomas Cavaillé-Fol, « La mutation qui a fait grossir notre cerveau », dans Science & Vie, no1197, juin 2017, p. 71-73.
EXTRAITS
Disons-le : les crimes de violence commis pour des mobiles personnels égoïstes sont historiquement insignifiants par rapport à ceux que l’on a perpétrés ad majoremgloriam Dei, par esprit de sacrifice à un drapeau, un chef, une croyance religieuse ou une conviction politique. L’homme a toujours été prêt non seulement à tuer, mais aussi à mourir pour des causes bonnes, mauvaises ou complètement futiles. »
Le cheval dans la locomotive, Calmann-Lévy, 1968, p.220.
La stratégie de l’évolution, comme toutes les stratégies, s’expose à l’erreur. Il n’y a rien de particulièrement improbable à penser que l’équipement inné de l’homme, encore que supérieur à celui de toute espèce connue, puisse néanmoins souffrir d’un grave défaut de montage dans son instrument le plus délicat et le plus précieux : le système nerveux central.
Le cheval dans la locomotive,p. 250.
Alors que nos fonctions intellectuelles s’accomplissent dans la partie la plus récente et la plus développée du cerveau, notre comportement affectif continue d’être dominé par un système relativement grossier et primitif. Cette situation aide à comprendre la différence entre ce que l’on « sent » et ce que l’on « sait ».
Le cheval dans la locomotive,p. 256.