« Il possédait cette méchanceté divine, sans laquelle je ne saurais imaginer la perfection. Je crois que la valeur d’un être humain dépend de sa faculté de comprendre le dieu et le satyre À la fois. – Et regardez-moi la façon dont il manie l’allemand ! On dira un jour que Heine et moi avons été les meilleurs artistes de la langue allemande… »
Nietzsche, Ecce homo
À l’occasion du 200e anniversaire de Heinrich Heine (né en 1797 à Düsseldorf, mort en 1856 à Paris), les colloques, conférences, publications savantes, essais, se multiplient : c’est une avalanche d’honneurs, autant dans le monde germanophone que dans la Francophonie.
Si les Français l’appellent affectueusement « Henri » Heine, c’est parce qu’aucun autre poète d’origine allemande n’a fait autant pour rapprocher les deux nations. Issu du milieu juif, converti au protestantisme, docteur en droit, il a fréquenté les plus grands noms de la littérature des deux côtés du Rhin, Schlegel, Goethe, Hugo, G. Sand, Dumas, Balzac… qui l’adoraient – et craignaient son verbe incisif. Chez lui, le mal de siècle des romantiques est oblitéré par un esprit empreint d’une ironie souvent féroce, proche d’une satire implacable, quand il jette un regard aigu sur les faiblesses humaines, et sur la politique. Ses vers, d’une élégance inégalée, éclipsent pas ses feuilletons qui font de lui le premier grand journaliste de langue allemande. Heine nous a laissé en héritage des témoignages dont la modernité nous surprend encore. (Hans-Jürgen Greif)
C’est l’élégance urbaine de la langue qu’admire Nietzsche, elle est son étalon ; selon lui, elle unit geste provocant et raffinement musical. Son propre Heine ravive l’alliance entre tragédie et satire au moyen de l’ironie, la rendant fertile pour l’ère moderne. Pour Nietzsche, Heinrich Heine n’est pas uniquement « un fait capital dans l’histoire de l’esprit européen et de l’âme moderne », à cause de la « musique douce et passionnée de sa poésie » et de son expression de sentiments douloureusement contradictoires. Le philosophe est fasciné par l’attitude intellectuelle de Heine, proche de la sienne : la célébration de la sensualité pour se moquer de la religion ; l’ironie face aux préjugés chauvins (que Nietzsche appelle le « nationalisme des bovins ») ; le courage absolu de dévoiler les choses les plus tabouisées – bref, le rejet des valeurs fallacieuses. Nietzsche admire la façon qu’a le poète d’exposer sa subjectivité à la manière d’un paratonnerre et d’étaler au grand jour son propre déchirement intérieur, « à cause de la vérité ». De plus, il est fortement impressionné par l’attitude distante de l’écrivain en exil, imprégnée du regard pénétrant de l’outsider. Nietzsche considère le fait que Heine n’a jamais atteint un état d’esprit conciliant comme hautement méritoire et comme de « l’honnêteté intellectuelle ».
Freud est un autre compagnon dans le « manque de foi ». Il vénère Heine non seulement à cause de l’expressivité de ses images et l’attrait de sa langue sensualiste. L’un des textes les plus révélateurs du psychanalyste porte le titre « Le poète et les rêves ». Heine y figure comme une référence importante puisqu’il accorde une place centrale au rêve. Dans l’œuvre de Heine, Freud trouve à profusion décalage, enchaînement, refoulement, accomplissement de souhaits, bref la voie royale vers l’inconscient. La thématique freudienne éros-thanatos est clairement préfigurée. Le fait que Heine avait commencé à dégager le vaste champ de la sexualité de décombres vieux de plusieurs siècles (non pas comme travailleur peinant sur des concepts mais dans un geste dionysiaque apparenté à la danse, et libérant le corps) est, pour Freud, l’affirmation avant la lettre de son procédé analytique. Il y voit une critique lucide de la religion ; de cela, Heine est redevable au Siècle des lumières. Dans la fragilité de la civilisation, mince vernis, Freud perçoit un avertissement du danger toujours présent de retomber dans le plus plat fondamentalisme, qui est, selon Heine, l’apanage des « imbéciles ». (Les religions new age les auraient terriblement ridiculisés tous les deux.)
Marx admire lui aussi la manière dont Heine confère à sa pensée globalisante sa vision du mondedans et par la forme poétique, et sa façon de ramener la philosophie vers le domaine du concret, annonçant ainsi un matérialisme de l’action. Marx voit dans la personne de Heine un allié dans « la lutte pour la libération de l’humanité » ainsi que dans son parti pris d’émancipation et de sécularisation qui touche tous les domaines, du politique au corporel, en passant par le religieux et le social. Marx est profondément tributaire à Heine ; sa critique de la soumission aveugle à l’autorité lui doit beaucoup, comme la formule maintenant consacrée de la religion, « opium du peuple ». En fait, Marx est tellement redevable à Heine, à l’auteur de la « Chanson des tisserands » et du « Conte d’hiver » (poèmes qui l’ont hissé au rang de favori de la gauche internationale), qu’il ferme les yeux devant certaines faiblesses du poète, qu’il aurait jugées inexcusables chez un autre.
Par ailleurs, Heine ne conçoit pas un athéisme rigide comme celui de Marx ; l’artiste est toujours resté hautement sensible aux phénomènes du sacré, tout en maintenant ses distances à l’égard des « religions positives » institutionnalisées. Mais tous deux s’accordent dans leur critique acerbe du capitalisme qui est en train de prendre une expansion sauvage. Aux inégalités brutales dans la répartition des richesses, ils opposent la notion de justice sociale, extrêmement importante dans les valeurs juives. Personne n’a jamais pu les convaincre que la contradiction majeure en ce monde pouvait être autre chose que l’abîme séparant les riches des pauvres. Et une thèse comme celle du « conflit des civilisations » ne les aurait guère impressionnés.
Le rayonnement
À l’étranger bien plus qu’en Allemagne, où la lutte contre la civilisation moderne se reflétait clairement dans le ressentiment ethnique, l’influence de Heine dans la formation d’une certaine conscience intellectuelle a été essentiellement établie par Nietzsche, Marx et Freud.
La haine qu’éprouvait Heine envers la Prusse officielle et militariste était réciproque. Les jugements qu’on portait sur le « Juif apatride », répétés et chargés d’émotions, belliqueux ou prudhommesques, convergeaient vers un stéréotype tenace : Heine le destructeur, l’agitateur, l’ami frivole des Français. Être cosmopolite était presque toujours le fait d’un intellectuel juif.
Au temps de l’empereur Guillaume II, la poésie de Heine survivait surtout (et malgré son influence chez les écrivains « nationaux » Theodor Fontane et Theodor Storm) dans les salons où elle était chantée : « Lieder d’après les textes de… »
Même traitement dans la monarchie austro-hongroise. C’est surtout sa prose qui y survivait, mais de la manière la plus insignifiante possible, puisqu’elle était récupérée dans les feuilletons viennois avec leur tendance à édulcorer tout ce qu’ils touchent. La tradition d’un Heine révolutionnaire qui s’était formée au sein du mouvement ouvrier allemand au XIXe siècle, restait en marge des institutions culturelles établies.
Au tournant du siècle, les jeunes Heinrich et Thomas Mann, en vénérant un Heine engagé dans la « Kulturkritik », faisaient figure d’exception. Plus tard, avant et après la Grande Guerre, les poètes Frank Wedekind et Kurt Tucholsky furent les premiers à renouer avec la poésie satirique de Heine. Ce n’est qu’au temps de la République de Weimar que tombèrent plusieurs obstacles quant à la diffusion de son œuvre, interrompue à nouveau par le régime nazi. Après la chute du Troisième Reich, ce fut la République démocratique allemande (RDA) qui éleva Heine au rang de poète précurseur du socialisme et de « classique d’État » ; la République fédérale d’Allemagne (RFA) devait attendre Mai 68 pour faire réapparaître Heine, que déjà cependant s’étaient réapproprié les membres du groupe littéraire « 47 » représentant la nouvelle littérature (ouest) allemande de l’après-guerre. Heine se révéla soudainement un précurseur de l’école de Francfort, redevable en cela à Marx, Freud et Nietzsche, qu’elle avait regroupés.
En France, l’influence de la poésie de Heine et de ses concepts poétiques s’étendait de Baudelaire et Nerval jusqu’aux symbolistes. Au tournant du siècle, l’impressionnisme philosophico-littéraire se réclama du poète ; plus tard, il devint un classique du programme d’études dans les lycées français. Mais pendant un demi-siècle, conséquence de la collaboration au temps de l’occupation allemande, il demeura difficile de renouer avec cette longue tradition restée ininterrompue pourtant jusqu’en 1940. Et ce n’est que depuis quelques années que les choses changent de nouveau.
Les pérégrinations du poète
Heinrich Heine prend conscience de sa différence dès l’enfance quand, à l’âge de dix ans, il fréquente à Düsseldorf un lycée où l’on admirait la France et qu’imprégnait l’esprit jésuite. Les autres élèves sont de mentalité catholique. Le père de Heine, dont le frère, banquier à Hambourg, mène avec beaucoup de succès ses affaires financières en Allemagne et à l’étranger, doit déclarer faillite à Düsseldorf. Les riches cousines hambourgeoises sont hors d’atteinte pour le jeune Heine ; pour les associations teutonnes d’étudiants, il n’est « pas assez allemand ». Partout, Heine se heurte à des cadres préétablis qui ne lui laissent aucune place. Il est ainsi amené à porter son regard sur l’incongru, et à faire face douloureusement aux contradictions de l’existence.
Mais alors que Heine fréquente le lycée, Düsseldorf est placé sous administration napoléonienne, d’où la présence dès le départ d’un élément cosmopolite, voire européen. Étudiant par la suite à Bonn et à Berlin, Heine apprend à connaître (au salon de Rahel Varnhagen, par exemple) les figures dominantes de l’idéalisme et du romantisme allemands. Il entreprend des voyages en Pologne, en Italie et surtout à Londres, la métropole vibrante du time is money, connue pour les combats brutaux qui s’y mènent pour la réussite économique – ce qui contraste fortement avec la vie des petites villes et les États d’opérette endormis d’Allemagne.
Ces expériences le préparent pour Paris où il élit domicile neuf mois après la révolution de juillet. Le regard que l’exilé porte sur les sociétés et les cultures l’amène, les comparant, à reconnaître la relativité des structures existantes et le fait qu’il n’existe pas une seule, mais des vérités. De plus, il apprend que s’opposer aux multiples apparences du faux n’est pas une vaine entreprise, et comprend que ses points de départ demeurent sa propre subjectivité et sa volonté de résoudre les contradictions en se référant à sa situation ambivalente.
Longtemps avant la lettre, par l’autorisation qu’il se donne de s’immiscer dans la politique de son temps, Heine est, selon le terme forgé par Sartre, un « intellectuel engagé ». Il appelle cela son « poste de parole officiel ». Un excellent exemple de cette attitude demeure la préface à son essai « L’état actuel de la France » (1832), où il accuse violemment, et en s’appuyant sur une puissante rhétorique, le gouvernement répressif prussien. Son but n’est pas uniquement de manifester publiquement son indignation. Il lui importe de faire se développer un sens critique amenant à réclamer et éventuellement à jouir des libertés civiles, de faire connaître les possibilités que développe une perception plus ouverte et élargie des réalités politiques. Mais la conquête d’un espace politique pour la littérature ne réussit que partiellement : Heine a manqué, en Allemagne, d’un public, et, peut-être aussi, de compagnons d’armes.
Une vision politique d’avenir
Heine était profondément convaincu que la philosophie allemande et la politique française s’appelaient mutuellement ; il était persuadé qu’en unissant les deux pays, en combinant leurs « avantages », on pourrait créer le noyau d’une Europe unie, fondée sur l’humanisme et les droits de l’homme. Il se voyait lui-même dans le rôle d’un médiateur providentiel. Dans son testament, nous pouvons lire : « Le but principal de ma vie était de promouvoir l’entente cordiale entre l’Allemagne et la France et d’empêcher les intrigues fomentées par les ennemis de la démocratie qui utilisent les préjugés et animosités internationaux à leur avantage. » Nous pouvons mesurer l’avant-gardisme de sa vision sur son temps par le fait que trois guerres franco-allemandes ont été nécessaires avant qu’elle ait pu être mise en pratique.
Pour des raisons différentes, Nietzsche compte Heine parmi les rares « bons » Européens. Il serait ironique de vouloir s’approprier Heine, tant il a fait preuve d’un individualisme souverain dans le maniement des traditions culturelles, des mythes, et des revendications par rapport à l’image qu’a le peuple de lui-même. La modernité a reconnu que des façons de vivre et de penser, perçues d’abord comme inconciliables, peuvent très bien coexister et que chaque individu doit construire sa propre identité selon les possibilités disponibles. Cette expérience de la modernité peut s’exprimer de façons multiples, comme dans l’autocritique parodique. Heine nous en donne un bel exemple dans l’aphorisme suivant : « Je ne me faisais pas naturaliser de crainte de moins aimer la France par la suite, tout comme on refroidit devant une maîtresse dès qu’elle est devenue la légitime épouse à la mairie. Je continuerai à vivre en concubinage avec la France1. »
Heine se révèle un esprit cosmopolite dans sa manière de rendre universelle l’opposition historique entre la pensée et la culture des « Hellènes » et des « Nazaréens » : « Tous les hommes sont soit des Juifs ou des Hellènes, des êtres humains pourvus d’instincts les poussant vers l’ascèse, le rejet de l’art figuratif, la manie de tout spiritualiser. Ou ils sont des hommes d’une essence qui les incite à jouir de la vie, à s’épanouir et à pratiquer le matérialisme. » Il ne vise pas « un peuple en particulier, mais une orientation d’esprit qui soit innée ou acquise par l’éducation2. »
Que Heine épouse le point de vue des « Hellènes » qui unissent Art et Éros ne signifie pourtant pas qu’il dédaigne le « principe spirituel » des « Nazaréens ». Ultimement, il vise l’harmonisation des deux orientations. Jusqu’à la révolution de 1848 il ne se prononce pas quant à la réalisation possible de cette union. Dans les années 1830 encore, il percevait la confirmation de son sensualisme cosmopolite dans les poèmes du recueil Divan d’Est et d’Ouest de Goethe. Le chœur de ceux qui vitupèrent Goethe est formé par les Nazaréens.
Heine et la philosophie
Le lien entre Heine et la philosophie de Hegel, le professeur le plus important de ses études à Berlin, est fonction du cours de l’histoire et de ses césures.
Après 1830, l’hégélianisme de Heine prend une nouvelle orientation, se conjuguant au socialisme français des débuts sous l’influence de Saint-Simon. Dans son essai « De l’histoire religieuse et de la philosophie en Allemagne » (1834), Heine apparaît comme le précurseur des futurs hégéliens de gauche. De même qu’il utilise le panthéisme afin de justifier, sur un plan philosophique, son principe sensualiste, Heine rejoint Feuerbach sur la question de l’homme matériel, sensuel, entier. La découverte du contenu caché et révolutionnaire de la dialectique, sa conviction de devoir changer la philosophie hégélienne de l’histoire, ses réflexions sur la relation entre théorie politique et application pratique – tout cela illustre une intuition juste et une pensée précoce, conceptualisée bien des années plus tard par les disciples de Hegel (Marx, Engels, Stirner, Hess).
Dans sa vision d’une société émancipée, Heine adjoint au postulat de l’abolition de la souffrance matérielle une composante hédoniste faisant place aux instincts. Anticipant Herbert Marcuse, Heine demande la libération des contraintes matérielles et physiques, la réconciliation de l’homme avec la nature intérieure et extérieure. Du même coup, il suggère l’interpénétration de la rationalité et de la sensualité.
Quand il revoit son essai philosophique, dix ans plus tard, l’année où il écrit Allemagne, un conte d’hiver, Heine note : « Le renversement des anciennes doctrines religieuses a provoqué le déracinement de la vieille morale. […] L’anéantissement de la foi en Dieu n’est pas seulement importante sur le plan moral, mais politique également : l’humanité ne supporte plus sa misère avec une patience chrétienne ; elle aspire au bonheur sur terre3. »
Le panthéisme revendique les droits divins de l’homme qui les exigera à son tour (c’est du moins ce qu’espère Heine) : l’homme fera partie du politique après que la philosophie aura « si bien bouclé la grande boucle » ; c’est ce que la « raison dans l’histoire » devra accomplir, ultimement.
Le temps de la désillusion
Mais la raison échoue. La révolution avortée de 1848 signifie, selon Heine, la coïncidence de deux catastrophes, une politique et une privée. L’artiste met en parallèle sa propre maladie et l’histoire ; il se sent vaincu, au même titre que l’est la raison. Sa dialectique ne se manifeste plus que sous forme de sarcasmes : le recul en politique répond aux progrès de la maladie chez Heine. Dans ses articles sur la révolution du mois de février il avait déjà posé la question : « Est-ce vraiment la raison qui dirige les affaires du monde ? Ou est-ce un gamin rieur, le dieu du hasard qui les mène4 ? » Quelques mois plus tard, après la répression brutale de l’insurrection du mois de juin, il écrit à son éditeur Campe : « Je ne dis rien des événements actuels ; c’est l’anarchie générale, l’embrouillamini mondial, la folie de Dieu concrétisée5. » L’histoire se présente comme une déraison manifeste, une désillusion généralisée : Heine est horrifié par l’absurde souffrance des victimes. Du coup, il renie sa propre position face au progrès, imprégnée de la pensée des Hegel et des Saint-Simon, et sa philosophie de l’histoire téléologique. Désormais, il est convaincu de la validité du modèle pessimiste de l’histoire, voulant qu’elle se répète à l’infini : l’histoire enseigne ce que sont l’infamie, l’intrigue, le crime, et qu’ils remportent la victoire sur le bien ; l’héroïsme fait toujours naufrage, l’opportunisme reste indéracinable – tout se répète, inlassablement, et de façon négative. Le troisième grand cycle poétique de Heine, le Romanzero, fait varier sur tous les registres l’expérience de la victoire remportée par la force brute, la perte du héros et le triomphe du mal.
Un an après la parution du Romanzero, en décembre 1851, se produit l’événement le plus infamant de tous : le coup d’État de Louis Napoléon. Pour Heine, il s’agit d’une catastrophe européenne. Il croit, comme le note Alfred Meissner après une visite au chevet du poète moribond, que les temps à venir « déclareront le travail de [s]a vie une erreur ou une aberration6. »
En février 1852, quelques semaines après le coup d’État, Heine écrit à Gustav Kolb, son « compagnon de route depuis de nombreuses années », rédacteur en chef du journal Augsburger Allgemeine Zeitung : « Les beaux idéaux de moralité politique, de légalité, de vertu bourgeoise, de liberté et d’égalité, les rêves d’un avenir plus rose du XVIIIe siècle pour lesquels nos pères sont morts si héroïquement et dont nous rêvions à notre tour, avides de subir le même martyre – les voilà à nos pieds, détruits, en morceaux, comme des tessons de porcelaine… – mais je dois me taire, et vous savez pourquoi7. »
En résumé, Heine estime que, vingt ans après la mort de Hegel, le combat aura été vain, que le temps régresse et que l’Europe entière est en « état de siège intellectuel ». La France avait mené les mouvements émancipateurs ; maintenant, depuis le « 18 brumaire de Louis Napoléon », le système référentiel historique et international est remis en question, et ce, pour plusieurs années. Il s’agit du système sur lequel s’étaient appuyées la philosophie de Hegel et l’action politique de ses disciples. Paris, que Heine avait célébré après 1830 comme le « Jérusalem de la liberté8 », devient le centre de la contre-révolution ; le Second empire sera un État aux traits totalitaires.
L’Allemagne règle ses comptes avec Hegel qui avait, comme plusieurs de ses élèves, célébré les « mœurs françaises ». Pour la bourgeoisie, conservatrice, ce terme, qui avait évidemment des liens étroits avec les terrifiantes traditions révolutionnaires françaises, s’approchait des régions dangereuses du communisme. Il importait de séparer libéralisme économique et démocratie, de sauver le premier de la seconde et d’affaiblir le « mouvement social » au point de le faire régresser. Dans ses derniers poèmes, Heine (qui se voit sous les traits de Lazare) présente la situation sociale de cette modernité postrévolutionnaire avec des images empruntées au monde de la maladie et de lafaune, en dénonçant le darwinisme social comme déraison matérialisée de l’histoire.
Du pessimisme radical
Heine accentue la laideur puisqu’il assume le point de vue des victimes de l’histoire ; jamais il ne perdra son sens critique aigu. L’instrumentalisation de tous les rapports vitaux, la séparation progressive des classes sociales en sphères d’argent, de possession, de pouvoir et de leurs contraires, la misère, la criminalité montante, ainsi qu’une bigoterie élégante et coquette et un esthétisme réservé juxtaposés au désespoir ou encore à l’acceptation muette de la misère – tout cela fait partie de la pathologie sociale qui se trouve, d’une manière ou d’une autre, à la base de lapathologie esthétique. De cette terrible antinomie, le génie Heine fait jaillir la poésie, même sur le tard : «… Le loup et le vautour, les requins / et d’autres monstres marins sont bien terrifiants ; / Mais des monstres bien plus terribles habitent / Paris, l’étincelante capitale du monde, / Paris, chantant, dansant, si beau, / L’enfer des anges, le paradis des diables –9 ».
L’enfer comme normalité quotidienne est la dernière expérience de Heine. « Que tout continue ainsi – c’est cela, la catastrophe. » Sa misère personnelle, semblable à celle de Job, l’amène à reprendre le dialogue avec le « Dieu des pères » , qui s’y connaît en matière de misère ; pour Heine, il s’agit d’une « nécessité de sauvegarde psychique personnelle ». Cependant, elle n’est jamais vue sans ironie10.
Aux yeux de Heine, l’avenir se limite à la certitude que son œuvre survivra : « La beauté est vouée à la poussière, / Tu disparaîtras, ton nom se perdra. / Le sort des poètes est très différent ; / La mort ne les tue pas entièrement.
« Le monde ne nous anéantit pas, / Nous continuons à vivre au pays de la poésie, / À Avalun, l’empire des fées –11 ».
1. Sämtliche Werke (Œuvres complètes), Ernst Elster (éd.), Leipzig und Wien, Bibliographisches Institut, 1887-90, vol. VII, p. 401.
2. Id., p. 23 et suivantes.
3. Id., p. 535.
4. Id., p. 383 et suivantes.
5. Briefe (Lettres), Friedrich Hirth (éd.), Mayence 1949-50, Florian Kupferberg, vol. III, p. 151.
6. Ich traf auch Heine in Paris. Erinnerungen (J’ai également rencontré Heine à Paris, Souvenirs), par Alfred Meissner, Aufbau-Verlag, Berlin 1978, p. 253.
7. Briefe, vol. III., p. 359.
8. Sämtliche Werke, vol. III, p. 501.
9. Sämtliche Werke, vol. II, p. 359.
10. Voir Heinrich Heine. Ästhetisch-politische Profile (Heinrich Heine, Profils esthétiques et politiques), sous la dir. de Gerhard Höhn, Suhrkamp Verlag, Frankfurt s. le Main, 1991, p. 112.
11. Sämtliche Werke, vol. II, p. 45. La référence au monde féérique d’Avalun est tirée de l’œuvre Atta Troll, chap. XX, in Sämtliche Werke, vol. II, p. 399.
Version légèrement modifiée du premier essai de Der Charme des Ruhestörers, Heine-Studien (Le charme du trouble-fête, Études sur Heine), Rimbaud, Aachen (Aix-la-Chapelle), 1997, p. 7-18.
Ouvrages de Henrich Heine traduits en français :
Pages choisies, Messidor / Éditions sociales, 1975 ; De Allemagne, Slatkine, 1979 et Hachette, 1980 ; Atta Troll, D’aujourd’hui, 1979 ; Lutèce, réimpression de l’édition de 1861, Slatkine, 1979 ; De la France, réimpression de l’édition de 1873, Slatkine, 1980 et Gallimard, 1994 ; Le tambour Legrand, Ressouvenances, 1984 et Ombres, 1996 ; Allemagne, un conte d’hiver, Ressouvenances, 1986 ; Nuits florentines, L’âge d’homme, 1989 ; Campanipol, Gallimard, 1990 ; Le rabbin de Bacharach, Balland, 1992 ; Ludwig Börne, Cerf, 1993 ; Sur l’histoire de la religion et de la philosophie en Allemagne, Imprimerie nationale, 1993 ; L’intermezzo, Délirante, 1994 ; Poésies, Fourbis, 1994 ; Poèmes et légendes, Seuil, 1995 ; L’école romantique, Cerf, 1997 ; Romancero, Cerf, 1997 ; Mais qu’est-ce que la musique ?, Actes Sud, 1997 ; Tableau de voyage en Italie, Cerf, 1997 ; Mémoires, Éditions de Paris, 1997 ;Écrits autobiographiques, Cerf, 1997 ; Le tambour de la liberté, Le temps des cerises, 1997 ; Nouveaux poèmes, Gallimard, 1998.