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Jocelyne Saucier

Feu ! feu ! Joli feu ? Il pleuvait des oiseaux de Jocelyne Saucier

Jocelyne Saucier n’est pas une vedette, une star flamboyante du scintillant univers du spectacle que devient de plus en plus la littérature. Elle édifie depuis une quinzaine d’années, dans l’ombre, une œuvre romanesque qu’elle prend la peine et le temps d’approfondir. Cette discrète ténacité est en train de lui assurer progressivement la reconnaissance de lecteurs qui attendent des livres qu’ils renouvellent leur regard sur le monde et leur compréhension de l’existence. 

Son précédent roman, Jeanne sur les routes, publié il y a cinq ans, faisait ainsi revivre l’Abitibi « rouge » des militants syndicaux et politiques engagés dans la lutte révolutionnaire pour changer le monde durant la période terrible de la grande crise des années 1930. Et ce à travers l’évocation imaginaire d’une histoire d’amour impossible entre un mineur marié, sympathisant du Parti communiste, et Jeanne Corbin, figure héroïque réelle de ce mouvement à l’époque. L’histoire personnelle, privée, des personnages croisait et recoupait dans ce roman, de manière très convaincante, le traumatisme social qu’a représenté la crise durant cette période de misère.On retrouve pour l’essentiel une conception romanesque de cet ordre dans Il pleuvait des oiseaux1 où une histoire d’amour peu banale entre deux vieilles personnes se profile sur une toile de fond constituée par les grands incendies qui ont dévasté le nord de l’Ontario au début du XXe siècle. Encore une fois l’univers réel de l’événement social et historique et le monde fictif d’une aventure amoureuse improbable sont entrelacés dans une narration qui se déploie sur un double registre, celui du récit historique et mémoriel et celui du conte et de ses vertus enchanteresses.

Incendies : la tragédie historique

Dans un premier temps, on trouve au centre du roman, comme le signale le narrateur anonyme qui ouvre le récit dans l’avant-texte qui lui sert de liminaire, « trois êtres épris de liberté », trois vieillards qui vivent en solitaires, sur le bord d’un lac logé dans la forêt abitibienne, et qui sont unis par un « pacte de mort ». Parvenus au terme de leur route, ils ont décidé en effet, en toute conscience et lucidité, de prendre congé par eux-mêmes de l’existence lorsque celle-ci, à leurs yeux, ne sera plus viable et pris l’engagement de s’épauler au moment du passage à l’acte.

Ces personnages singuliers, retirés du monde, véritables ermites, seront d’une certaine manière rejoints finalement par ce monde quand arrivera dans leur vie une photographe à la recherche de témoins des grands feux survenus près d’un siècle plus tôt dans le nord de l’Ontario. C’est elle qui prend en charge le récit et qui évoque d’abord la figure des vieux, et notamment celle d’Ed Boychuck, un rescapé de l’incendie de Matheson en 1916, qui depuis s’est réfugié dans le silence et la pratique de la peinture, revivant par ses tableaux le traumatisme éprouvé à l’époque. Boychuck demeurera un témoin muet, ne parlant qu’à travers ses projections picturales fantasmatiques. La photographe essaiera de retrouver la vérité qui se dissimule derrière des tableaux relevant, à première vue, d’hallucinations délirantes. C’est l’une des deux grandes dimensions du roman : la quête d’une vérité historique sur les grands feux et sur ceux qui les ont vécus dans leur chair vive.

Cette recherche chez la photographe est déclenchée par sa rencontre quelques années plus tôt avec une vieille dame, dans les rues de Toronto, qui lui avait confié être aussi une survivante du Grand Feu de Matheson. Dans la nuit d’encre noire créée par l’incendie, lui avait-elle confié, on voyait des « oiseaux qui tombaient comme des mouches ». C’est cette rencontre qui sert de déclencheur à la quête qui va conduire la photographe en forêt, à la poursuite de témoins qu’incarne et symbolise Boychuck. On apprend que celui-ci, adolescent, était amoureux de la vieille dame, Angie Polson, qu’il peint de manière obsessionnelle dans ses tableaux, expressions tourmentées de sa passion éperdue, puis perdue : il la croit morte depuis longtemps et essaie de la rejoindre désespérément par la création. Ses peintures reproduisent également, dans leur caractère dantesque, le choc de la fascination morbide et de l’hallucination éprouvées au moment du feu auquel il a échappé par miracle et qui l’a toutefois marqué d’une empreinte ineffaçable.

Le feu de la passion

C’est la ligne tragique du roman. Une seconde, plus souriante, va se construire et se développer à partir d’un autre élément déclencheur : la venue dans ce milieu de célibataires solitaires et renfermés d’une vieille dame, Gertrude, internée en clinique psychiatrique depuis plus de soixante ans et qui recouvre sa liberté au moment où elle devient octogénaire. Abandonnée à seize ans par sa famille pour cause d’aliénation mentale, elle est prise en charge par son neveu, Bruno, un personnage secondaire du roman, qui l’entraîne avec lui dans l’univers des vieux qui, au début, se montrent réfractaires à sa venue mais qui vont rapidement entrer en sympathie avec cette prosaïque Gertrude qui va elle-même se métamorphoser en une Marie-Desneige poétique, figure un brin mythique, émouvante et attachante.

Une idylle se noue bientôt entre Marie-Desneige et Charlie, un des membres du trio de célibataires, qui finissent par s’unir et qui vont troquer la forêt contre un petit village où la vieille amoureuse pourra de son balcon assister au spectacle – qui lui manquait – des autos qui défilent devant sa maison. La vie continue donc après les morts successives des deux vieux compagnons et la ligne amoureuse du roman se termine par un happy end.

Mort et renaissance : le triomphe de la vie

L’autre versant de l’histoire, celui de la tragédie provoquée par les feux, se dénoue par la mort de la victime et témoin halluciné que représente Boychuck. C’est son côté sombre. Mais l’événement comme les personnages du peintre et d’Angie Polson, dont il était l’amoureux transi, vont connaître une seconde vie à travers le récit historique qui nous en est donné et aussi à travers l’exposition de photographies et de tableaux organisée par une photographe elle-même devenue entre-temps une amoureuse et qui s’intitule, bien sûr, Il pleuvait des oiseaux.

La mort et la vie se rejoignent donc dans cette finale qui réunit les contraires dans une nouvelle, et supérieure, harmonie et qui s’apparente en cela au conte merveilleux. Cette fable envoûtante est toutefois construite comme un roman très habilement tissé, s’offrant telle une courtepointe séduisante qui ne peut que ravir les lecteurs, pour peu qu’ils soient sensibles aux variations libres d’un imaginaire créatif et au plaisir que procure une langue aussi déliée que parfaitement maîtrisée. On est devant un véritable accomplissement artistique, une réussite totale d’une auteure en plein contrôle de son talent qui s’avère incontestable, et qui fait bien voir la puissance de la littérature lorsqu’on la prend et la pratique au sérieux, par-delà le divertissement auquel la réduisent de trop nombreux écrivains pour épouser l’air éphémère du temps.

 


1. Jocelyne Saucier, Il pleuvait des oiseaux, XYZ, Montréal, 2011, 184 p. ; 22 $.

 

EXTRAITS

L’histoire est celle de trois vieillards qui ont choisi de disparaître en forêt. Trois êtres épris de liberté.
– La liberté, c’est de choisir sa vie.
– Et sa mort.
p. 9

Les arbres encore debout, fûts noirs sous un ciel bleu, s’affaissaient dans un bruit étouffé en soulevant un épais nuage de cendre blanche.
Dorée, finissent-ils par dire, il y avait une lumière dorée dans l’accalmie. La lumière de Dieu qui venait nous chercher, disent-ils. Ils ont tous eu le sentiment d’avoir vécu la fin du monde.
p. 73

La petite vieille était une survivante du Grand Feu de Matheson. Elle lui avait parlé d’un ciel noir comme la nuit et des oiseaux qui tombaient comme des mouches.
Il pleuvait des oiseaux, lui avait-elle dit. Quand le vent s’est levé et qu’il a couvert le ciel d’un dôme de fumée noire, l’air s’est raréfié, c’était irrespirable de chaleur et de fumée, autant pour nous que pour les oiseaux et ils tombaient en pluie à nos pieds.
p. 81

La photographe avait carte blanche. Le concept de l’exposition leur plaisait. Tableaux et photos qui s’interpellent et surtout cette histoire tout à fait inédite, le Grand Feu de Matheson, un garçon à moitié aveugle errant dans les décombres à la recherche non pas d’une amoureuse mais de deux, absolument identiques, qui allaient le tenir toute sa vie dans les fils emmêlés d’un amour impossible. Amour, errance, douleur, forêt profonde et rédemption dans l’art, des thèmes chers au cœur de jeunes artistes qui aiment que la vie racle les bas-fond avant d’atteindre la lumière.
p. 173

L’histoire ne dit pas où est situé le village non plus que son nom. Le silence vaut mieux que le bavardage, surtout quand il est question de bonheur et qu’il est fragile.
Le bonheur a besoin simplement qu’on y consente. Marie-Desneige et Charlie ont quelques années devant eux et ils comptent s’en faire toute une vie. Ils resteront cachés aux yeux du monde.[…]
Et la mort ? Eh bien, elle rôde encore. Il ne faut pas s’en faire avec la mort, elle rôde dans toutes les histoires.
p. 179

 

Publié le 24 juin 2011 à 16 h 40 | Mis à jour le 31 janvier 2020 à 14 h 54