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Gaston Miron

« Batèche de batèche » : Gaston Miron

Sa pensée, sa poésie, son action viennent de la carence, de la souffrance, du silence, de l’inavouable, également de la connaissance, de l’espoir, de la parole, du partage. De l’indicible intimité de son être. On peut l’avoir connu et même fréquenté, on peut le lire, le relire, l’étudier, on ne pourra jamais établir exactement pourquoi il a écrit « La marche à l’amour ».

Contrairement à ce que beaucoup en perçoivent et en disent, l’œuvre de Gaston Miron n’est pas issue d’un foncier « moi national », mais de son expérience existentielle au sein de la nation canadienne-française, au moment précis où il arrive à la conscience de lui-même et de son appartenance à un peuple bafoué, à un peuple infériorisé et dépossédé, parce que dominé et exploité par des puissances politiques et économiques étrangères qui l’aliènent, lui, en tant que personne, dans tous les actes de sa vie individuelle et collective. L’expérience existentielle est ici urgence humaine d’émancipation.

La pensée, la poésie, l’action de Gaston Miron sont sa réponse aux chocs éprouvés quand des événements privés et sociaux le bouleversent, le forcent à s’interroger, à creuser une situation problématique, à prendre le monde sur ses épaules.

Dans l’hommage que je lui rendais quelques mois après son décès, texte publié en 1997 dans Les adieux du Québec à Gaston Miron, chez Guérin éditeur, j’écrivais : « C’est du souvenir tenace de la véritable souffrance éprouvée autant dans sa chair que dans son âme, au moment de sa prise de conscience de la condition de l’homme québécois, que sont nées et se sont développées chez Gaston Miron la résistance au cours mauvais des choses et la volonté de lutter contre tout ce qui tend à le justifier. C’est cette expérience existentielle et non une quelconque idéologie qui a rendu nécessaires sa pensée, son action, sa poésie ».

Ce que démontre avec force et d’une manière indubitable L’avenir dégagéEntretiens 1959-19931. Récemment publié chez l’Hexagone, maison qu’il fondait avec quelques autres jeunes poètes, en 1953, l’ouvrage savamment préparé, présenté et annoté par Marie-Andrée Beaudet et Pierre Nepveu, propose 400 pages d’entretiens, tous plus significatifs les uns que les autres, accordés par Gaston Miron à des écrivains, à des journalistes de la presse écrite et électronique, et à un de ses traducteurs, Flávio Aguiar.

Le généreux égocentrique

Dans L’homme rapaillé, Poèmes 1953-1975 (l’Hexagone, 1994), dans Un long chemin, Proses 1953-1996 (l’Hexagone, 2004), aussi bien que dans L’avenir dégagé, Gaston Miron ne parle toujours que de lui-même. Il en est déjà conscient en 1959. Quand Gilles Constantineau le lui fait remarquer, pendant leur entretien, le poète répond : « C’est peut-être en parlant de soi, comme Henry Miller, qu’on parle le plus des autres ». Ce n’est pas pour rien qu’il est une figure emblématique du Québec moderne. L’évidence est là. Ouvrez L’homme rapaillé, lisez quelques poèmes, ils sont immédiats, plongeant dans une même strophe l’homme-Miron et son peuple dans la même humaine universalité.

Car il s’agit bien de cela : à la fois quête et affirmation permanentes à travers l’espace et le temps de son identité propre, pour mieux se reconnaître et s’aimer dans celle de l’Autre.

L’Autre que son immense culture historique, politique, poétique lui donnait à saisir tel qu’en lui-même sous ses nombreuses figures et dans ses multiples expressions.

Ainsi rien qu’à le lire, on peut comprendre la véritable nature des luttes d’émancipation du XXe siècle, menées sur tous les fronts par les femmes et les hommes épris de justice et de liberté individuelles et collectives.

Et le revoilà sur disques et vidéos et dans plusieurs salles de spectacle, dans nos esprits et nos cœurs, dans notre mémoire, plus explosif que jamais, éclatant de finesse dans la lourdeur des discours actuels.

La source et la finalité : la langue

La langue, phénomène énorme, LE phénomène pour tout écrivain, puisqu’il n’est de véritable œuvre littéraire qui n’ait d’abord répondu à l’exigence du débat inéluctable avec la langue, débat sous-jacent à tous les autres problèmes de la littérature. La langue, véhicule de l’expression créatrice du rapport entre l’intériorité irréductible de l’écrivain et le monde dans lequel il vit.

Est-il possible au Québec de faire œuvre d’art, c’est-à-dire, œuvre qui lutte contre la domination, en insérant de la pensée et de l’émotion dans le réel, sans consciemment ou inconsciemment tenir compte des effets corrosifs de l’aliénation nationale sur notre langue ? Question qui n’a cessé d’obséder le poète et le penseur Gaston Miron et à laquelle il a répondu génialement, en créant son propre langage. Comme le fait Victor-Lévy Beaulieu. À la différence de ce dernier, cependant, Miron a cherché constamment et farouchement à gagner le pari d’une insertion harmonieuse de l’originalité de sa langue québécoise dans la langue française originelle.

Il n’est aucun mot d’aucun de ses poèmes qui n’ait été l’objet d’un travail ardu, pour qu’il échappe à l’atavisme du calque inculqué par le bilinguisme colonial. « C’est toujours par réflexe, cette langue aliénée qui me vient à la bouche et c’est pour ça que je dis souvent : j’écris mot à mot, je vais d’un mot à l’autre », confie-t-il à Jean Larose, dans un des plus riches entretiens du recueil.

Et pourtant

L’œuvre de Gaston Miron procure un immense bonheur de lecture. En écrivain pleinement responsable de toute la culture de son peuple, il l’a assumée et dans le même souffle a contribué à son émancipation. On éprouve un véritable enchantement à lire cette poésie qui porte à l’incandescence critique une conscience sans cesse en éveil. C’est une victoire de la lutte majeure qu’il a menée contre toutes les tutelles asservissantes, avec confiance, espérance et amour, ces trois vertus théologales dont nous parle le cinéaste Bernard Émond avec une connaissance actuelle de leur valeur subversive, qui dégage l’avenir pour mieux l’engager.

À son instar, je ne peux parler de lui qu’en parlant de moi.

Tout ce que j’ai écrit ici, au-deçà ou au-delà de ma connaissance de son œuvre, m’a été essentiellement inspiré par ce que j’ai perçu et compris de l’homme, au cours d’une relation qui a duré plus de 40 ans, toutes sporadiques que furent nos rencontres.

Je me souviens d’une fin du jour où il revenait de sa promenade quotidienne à travers champs et bois. Adossé à l’horizon en feu, il s’immobilisa pendant plusieurs minutes, arrêté dans sa marche par l’étreignant émerveillement qui s’emparait de lui devant toute beauté.

Puis soudain, comme si des jambes et des bras multiples lui poussaient et avec eux des intentions et des gestes en tout sens, il reprit sa marche vers la maison, manifestement pressé de traverser l’inexprimable, en répétant d’une voix de plus en plus forte : « Que c’est beau, que c’est beau, que c’est beau, batèche de batèche ».

Moi, je me disais tout bas : « Batèche de batèche, que tu es beau, cher Gaston Miron ».

 


1. Gaston Miron, L’avenir dégagéEntretiens 1959-1993, l’Hexagone, Montréal, 2010, 432 p. ; 32,95 $.

 

EXTRAITS

À l’époque, je prends conscience de la dualité linguistique qui est mon fait. Je commence à percevoir la société infériorisée. […] Aussi, je découvre sur le plan intérieur mon incapacité à m’exprimer, à cause d’une pauvreté. […]
Je m’aperçois que je suis un pauvre en pensée et c’est dès lors que j’accepte d’assumer cette pauvreté et de revendiquer à partir d’elle.
L’avenir dégagé. Entretien (1964) avec Michel Roy, p. 48-49.

Seul le texte est vraiment engagé ; seul le texte dit ou ne dit pas quelque chose ; la responsabilité de l’écrivain est son texte. Moi, par exemple, je suis engagé vis-à-vis du fait anthropologique québécois.
L’avenir dégagé. Entretien (1970) avec Jean Basile, p. 106.

En raison de mon humble extraction et des circonstances de ma vie, j’ai été amené à vivre et à mettre en scène dans le langage l’aliénation, et à commencer par l’aliénation du langage lui-même (l’être carencé dans sa langue).
L’avenir dégagé. Entretien (1970) avec Jean Royer, p. 120.

Quand bien même je ferais les plus beaux chefs-d’œuvre en français québécois, s’il n’y a plus personne pour les lire dans cinquante ans, j’aurai manqué mon coup, non ?
Donc, tu commences à faire toutes sortes de réflexions, à prendre conscience de l’ascendance et de la descendance, et surtout de l’histoire, de la dialectique de l’histoire. Alors en 1956, je me suis reconnu colonisé ; j’ai vraiment posé ma problématique à ce moment-là.
L’avenir dégagé. Entretien (1973) avec Robert Dickson, p. 134.

C’est un vieux mot de notre langue qui veut dire « réuni », « rassemblé ». En appelant mon livre L’homme rapaillé, j’ai voulu dire : « voici comment un homme épaillé, c’est-à-dire éparpillé, s’est reconstitué morceau après morceau, comment il a mené sa quête d’identité, comment il a dépassé l’aliénation ». […] L’aliénation venait aussi d’ailleurs. Il y a, par exemple, un axe essentiel dans mon écriture : l’amour. Il y a dans l’amour une difficulté à rencontrer vraiment l’Autre.
L’avenir dégagé. Entretien (1981) avec André Laude (Le Monde), p. 210-211.

Vous avez dit : « Avec moi un poème n’est jamais fini ».
Je suis toujours sur le terrain d’un poème, ça peut durer dix ans. Parce que chaque fois que je trouve une aliénation à mon poème, je désaliène mon poème et, par le fait même, je me désaliène moi-même. Tous ces démêlées avec la poésie sont aussi des démêlés avec ma langue, parce que j’ai toujours pensé que la poésie était une attitude radicale vis-à-vis de la vie – ne pas accepter l’inacceptable.
L’avenir dégagé. Entretien (1981) avec Jean Larose, p. 258.

Mais j’arrivais toujours parmi les derniers en rédaction. Je n’avais pas d’imagination. […] C’est tout, je suis un type qui parle essentiellement de lui. Je suis un écrivain qui écrit à partir de son expérience et non pas de son imagination. Je ne suis pas capable de faire une œuvre d’imagination.
L’avenir dégagé. Entretien (1993) avec Lise Gauvin, p. 271.

Pourquoi avoir fondé les éditions de l’Hexagone ?
Pour faire une littérature nouvelle. Dans une société alors dépendante et figée, rompre avec une certaine littérature passéiste et figée, libérer la parole en exprimant notre point de vue, celui de notre génération, par des œuvres manifestant une nouvelle sensibilité et une nouvelle écriture, enfin élever la littérature du Québec au rang des littératures nationales et ainsi accéder à l’universalité.
L’avenir dégagé. Entretien (1986) avec Jeanne Gagnon, p. 322.

M. Jannini, professeur à l’université de Rome, donnait un cours sur moi et sur ce qu’il voyait dans ma poésie. […] Ce qu’il voyait, c’était l’être. Il disait : « Vous êtes un des seuls poètes qui ose encore poser la poésie dans l’ordre de l’être. » Il relevait toutes sortes de passages dans mon livre où ma poésie pose la question de l’être. Ce qui sauve de la névrose, ce qui sauve de l’annihilation par le colonialisme, c’est la poésie, c’est-à-dire l’être, l’anima. « Vous posez la poésie comme une ontologie face à cette aliénation. » Moi, je n’avais jamais vu cela ! J’avais toujours pensé que c’était une anthropologie
L’avenir dégagé. Entretien (1981) avec Flávio Aguiar, p. 387.

 

Publié le 20 octobre 2010 à 12 h 41 | Mis à jour le 13 juin 2015 à 13 h 29