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Herménégilde Chiasson, Jacques Savoie

Jacques Savoie – Herménégilde Chiasson (Entretien en novembre 1984)

De l'Acadie à la francophonie

Jacques Savoie* et Herménégilde Chiasson** sont deux écrivains, deux Acadiens. Mais ils sont aussi des créateurs en musique, en peinture, en cinéma.

Ce que nous vous proposons ici, c’est un face-à-face, un dialogue, une interrogation sur la culture et ses genres.

Jacques Savoie : Petite anecdote avant de commencer : les éditions d’Acadie ont été fondées en 1972. Six mois avant, Herménégilde et moi-même avions publié un livre qu’on a tout bonnement appelé L’anti-livre. C’était une boîte de carton dans laquelle il y avait des textes détachés, des photos et un mode d’emploi où on proposait aux gens de faire leur propre mise en pages. Je ne dirais pas que ç’a été un élément détonateur mais presque… À ce moment-là, il n’y avait pas de maison d’édition en Acadie. Nous posions un geste d’urgence.

Herménégilde Chiasson : C’était comme une édition de luxe mais on ne le vendait pas au prix d’une édition de luxe.

J. S. : À 2,99 $, tu peux voir comme c’était urgent.

H. C. : C’était vraiment broche à foin.

J. S. : Il s’est passé bien des choses depuis ce temps-là. Il y a entre autres deux auteurs qui ont fait l’école en littérature acadienne : Antonine Maillet et Laurier Melanson. Ils sont tous deux issus de la littérature orale. Ils ont abordé l’écriture en faisant des radioromans. Comme moi j’ai fait du cinéma et que toi tu as fait des arts visuels, crois-tu que l’image a une importance dans ton écriture, par rapport à ces deux auteurs ?

H. C. : Peut-être qu’il fallait se situer à l’extérieur pour avoir un autre point de départ. Nous, on se situe dans le présent.

Pour faire des arts visuels, il faut que tu aies une idée de la position par rapport à l’image que tu veux montrer. Pour les gens de la génération qui nous a précédés, l’oral était important à tel point qu’ils ont cru bon de le transcrire comme tel. Alors que ce qui est intéressant dans ton livre, Les portes tournantes, c’est que tu as créé une mise en scène. Tu as pris position, comme si tu plaçais ta caméra devant un décor tout en développant un imaginaire qui est complètement différent.

J. S. : Reste à savoir si le fait de jouer avec l’image va changer le propos de notre littérature. En d’autres mots, si la forme va jouer sur le fond.

H. C. : Moi je crois que oui parce que tu vois, toi, tu as fait du cinéma, de la musique…

J. S. : Tous les peintres que je connais écrivent. Ils ne publient pas souvent, mais ils font quand même une recherche esthétique puis, à un moment donné, ils sentent le besoin de l’articuler sur une page. Une fois que c’est écrit, ils continuent de peindre. Les gens du cinéma écrivent des scénarios. Il y a une interaction qu’on ne peut pas nier entre divers médias.

H. C. : Il y a toujours un retour. C’est la célèbre boîte noire. Le roman a eu une influence sur le cinéma. Le cinéma en a maintenant une sur le roman. La photographie a changé la peinture et maintenant la peinture, avec les hyperréalistes, change la photographie.

J. S. : Quand tu interromps ce mouvement cyclique pour dire : « Maintenant, on fait une littérature acadienne. Parlez-moi plus de peinture, d’art ou de rien d’autre. Je plante le mât, je hisse le drapeau et je cloisonne tout », ça ne peut pas faire avancer les choses, ça. Au Québec comme en Acadie, on a eu une période de dix ou quinze ans où cette attitude a prévalu.

H. C. : On a quand même une tradition. J’ai l’impression qu’au niveau structurel, on restera marqué. Peut-être que finalement, on dit la même chose qu’Antonine sauf peut-être qu’on l’articule d’une autre façon.

J. S. : Je pense que quand même il est temps de sortir de cette période qu’on pourrait qualifier de nombriliste. Si on y arrivait, je crois qu’on ne parlerait plus de l’Acadie ou du Québec. On ne ferait pas la distinction parce que ça deviendrait la même chose. Il y a eu une grande phase d’identification. Maintenant, on doit passer à autre chose.

Il est, je crois, nécessaire de participer au dialogue de la francophonie, puisqu’on écrit en français.

H. C. : Le fait de s’éloigner du nationalisme ne devrait pas être menaçant puisqu’on va toujours du particulier au général, de la famille au pays… C’est le mouvement du pendule, le phénomène va revenir. Les Américains de Reagan vivent maintenant leur nationalisme, qu’ils appellent « patriotisme », alors que nous prenons un congé de ce genre d’idéologie. C’est intéressant parce que ça produit une dialectique.

J. S. : C’est vrai mais on ne peut pas nier que la production artistique de ces dernières années n’a fait qu’attirer l’attention sur notre particularité. C’est une attitude zoologique… presque anthropologique. La seule façon d’avoir un échange sain avec les autres francophones, c’est d’accepter de leur parler pour qu’ils nous comprennent.

H. C. : De toute façon, on participe tous au même code qui est le français. C’est comme un matériau brut qui est notre à disposition. Notre performance avec cette langue va faire qu’on sera plus ou moins compris à Madagascar.

Un livre, moi je vois ça comme une sonde que tu envoies et qui te renvoie toujours quelque chose d’autre. D’où l’intérêt pour la collectivité acadienne d’envoyer des bouteilles à la mer pour savoir ce qui reviendra.

J. S. : Toute forme d’art doit respirer. Il faut qu’il y ait du mouvement, que ça sorte et que ça revienne. Que ça bouge. C’est la seule façon de faire avancer les choses.

C’est un peu ce qui arrive avec Les portes tournantes. Les gens viennent me dire ce qu’ils ont vu dans le studio de Blaudelle. Des choses que je n’ai jamais imaginées moi-même. Je suis très content quand ils me disent qu’ils ont imaginé les tableaux de Blaudelle et que ça leur fait penser à ceux d’Hurtubise, par exemple. Ça change complètement le rapport entre l’écrivain et le lecteur.

J’envoie une bouteille à la mer et je reçois un message en retour.

H. C. : Et c’est là qu’on s’éloigne de la tradition littéraire acadienne. Je pense à l’adjectif, par exemple. Pendant un certain temps, la littérature acadienne a gravité autour de l’adjectif. Un adjectif souvent réducteur d’ailleurs. Et si jamais on ne trouvait pas l’adjectif qu’il fallait, on l’inventait. Mais à un moment donné, tu as besoin d’un verbe pour donner de la consistance à tout ça. Un verbe suivi d’une action. Durant très longtemps, les gens se sont dit : « On ne doit pas s’éloigner du ghetto sinon on risque d’être moins acadien ». Évidemment, tu ne t’éloignes pas de cette attitude sans que ça fasse des vagues. Sans qu’il y ait des heurts.

J. S. : Le choix que j’ai fait de publier au Boréal Express ne signifie pas nécessairement que je tourne le dos à l’Acadie. J’ai rencontré au Boréal des gens qui m’ont dit : « Nous avons trois lecteurs expérimentés qui sont prêts à t’aider dans ton travail d’écriture ». C’est une maison qui a une politique et qui, au lieu d’accepter mon manuscrit sur première présentation, me fait réfléchir.

En faisant cet exercice qui m’a tout de même pris deux ans, j’arrive à un résultat. Je précise ma pensée et je travaille sur le « ton » de mon écriture. Il m’aurait peut-être fallu trois publications moyennes chez un autre éditeur pour arriver au même point. Vois-tu, la rigueur est un problème chronique dans notre société pour x nombre de raisons, parce qu’on est des sauvages en liberté finalement. Si on écrit mal, c’est en grande partie parce qu’on n’a pas de rigueur. Moi je suis un inconditionnel à ce sujet-là. Les gens pensent que le premier jet, c’est beau et indiscutable. Je me dis : l’écriture c’est une chose complexe. Alors, comment est-ce que dans la longueur de ma vie – qui est toujours trop courte – j’arriverai au niveau de perfection le plus élevé ? Il n’y a pas d’autre solution que la rigueur.

Je vais donc aller publier là où l’on pratique la rigueur et je vais laisser de côté le drapeau et son mât.

H. C. : Il n’y a vraiment pas d’école pour être écrivain. On peut apprendre sur le tas, par le feedback des lecteurs, on bien travailler avec des gens qu’on respecte beaucoup. Beckett, par exemple, était le secrétaire de Joyce. C’est sûr qu’en étant en contact avec un maître, il faut se définir. C’est très Sdipien. Quand tu veux vraiment te rendre quelque part, les autres peuvent t’amener jusqu’à un certain palier ; mais après, il faut que tu définisses tes propres exigences et que tu les remplisses avec une grande rigueur. Quant au sujet, tu peux écrire sur n’importe quoi. Comme Valéry disait : « Le style, c’est l’homme même ». Finalement, c’est ton rapport à l’écriture qui va être évalué et non ton rôle comme porte-parole d’une société.

J. S. : Mais revenons à cette question de l’image et de la littérature. Je voudrais qu’on précise un peu plus.

H. C. : Je crois que l’image donne un autre rapport à l’écriture parce qu’on a toujours pensé que l’écrit était un code abstrait et que le visuel au contraire était concret.

C’est ce qui fait la force de l’image. Je ne crois pas qu’actuellement, on vive dans une période abstraite. Au contraire, on vit dans une époque très concrète où l’image nous revient quotidiennement dans le visage.

J. S. : Si on applique ce que tu dis au roman, on pourrait dire qu’une écriture fondée sur l’image devient une écriture permissive. Je m’explique. Je propose un cadre que le lecteur complète. Il rajoute aux décors des éléments que je n’y ai jamais mis. Tout au plus j’ai donné des indices. Le lecteur voit une image et ça fait bouger toute son imagination, contrairement par exemple à la littérature du XIXe siècle où tout était écrit et décrit. Où tout était immuable.

H. C. : Quand on parle de l’image dans l’écriture, on parle d’une écriture de performance. Beaucoup plus que d’une écriture réaliste. Balzac qui décrit toutes les pattes de chaises, la poussière qu’il y a sur le plancher… ça ne nous intéresse plus ! La description, le cinéma la fait tellement mieux.

Mais là où l’écrivain a le plus à apporter, c’est quand il joue dans le code, quand il s’amuse avec.

J. S. : C’est ce que les Américains appellent le leading edge. C’est-à-dire s’approcher tellement près de la falaise mais sans tomber. Prendre des risque avec le code pour le faire avancer, mais sans verser dans l’hermétisme. Et surtout ne plus revenir en arrière.

H. C. : Mais on revient de loin et souvent ça donne le vertige. L’Acadie aurait pu faire l’économie de l’écrit et rester dans l’oral en s’impliquant directement dans les médias de masse. Mais il n’y a rien de gratuit et je crois qu’à ce moment-ci, l’écrit est nécessaire.

J. S. : Il faut essayer. L’avenir nous le dira.

 


*Jacques Savoie a publié : 
Les portes tournantes, Boréal, Montréal, 1984 ; Le cirque bleu, La courte échelle, Montréal, 1995 ; Les ruelles de Caresso, La courte échelle, Montréal, 1997 ; Un train de glace, La courte échelle, Montréal, 1998 ; Les soupes célestes, Fides, Montréal, 2005.

**Herménégilde Chiasson a publié : 
Mourir à Scoudouc, D’Acadie, 1974 et L’Hexagone, 1979 ; Rapport sur l’état de mes illusions, D’Acadie, 1976 ; Claude Roussel, sculpteur/sculptor, D’Acadie, 1985 ; Prophéties, Michel Henry, 1986 ; Atarelle et les Pakmaniens, Michel Henry, 1986 ; Existences, Perce-Neige/Écrits des Forges, 1991 ; Vous, D’Acadie, 1991 ; Vermeer, Perce-Neige/Écrits des Forges, 1992 ; L’exil d’Alexa, Perce-Neige, 1993 ; Miniatures, Perce-Neige, 1995 ; Climats, D’Acadie, 1996 ; Aliénor, D’Acadie, 1998 ; Conversations, D’Acadie, 1998 (Prix du Gouverneur général 1999) ; Pour une culture de l’injure, Le Nordir, 1999 ; Brunante, XYZ, 2000 ; Actions, Trait d’union, 2000 ; Laurie ou la vie de galerie, Prise de parole/La Grande Marée, 2002 ; L’oiseau tatoué, La Courte échelle, 2003 ; Le Christ est apparu au Gun club, Prise de parole, 2005 ; Parcours, Perce-Neige, 2005 ; Béatitudes, Prise de parole, 2007 (prix Champlain 2008).

 

Publié le 6 juillet 2009 à 0 h 55 | Mis à jour le 22 juin 2015 à 11 h 39