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Jean-Luc Godard

Jean-Luc Godard, de l’homme d’images à l’homme d’écriture

« C’est une contradiction, peut-être à analyser : je suis le plus connu des gens oubliés, si j’ose dire. »
Jean-Luc Godard

Sommet éditorial sur le travail du grand créateur que les deux ouvrages sur et par Jean-Luc Godard, parus en octobre 1998. Non seulement ces ouvrages font redécouvrir ou découvrir des pans cachés de Godard cinéaste, mais ils révèlent un Godard critique, pamphlétaire, essayiste et, particulièrement dans Histoire(s) du cinéma1, un magistral historien d’art.

Jean-Luc Godard s’est très largement investi dans ces projets. Auteur « monteur » de Histoire(s) du cinéma, il répond avec zèle et enthousiasme à certains de ses intervieweurs, en particulier à son complice et ami aujourd’hui disparu Serge Daney, mais aussi à Régis Debray, à Jean Daniel, même s’il laisse parfois percer une certaine irritation, comme avec Paul Amar. Pour Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard2, il s’est montré un collaborateur attentif et passionné. « La surprise est venue du très grand investissement qui a été le sien, souligne l’attachée de presse Agnès Béraud, au cours de cette année de travail éditorial, dans la patiente élaboration de ce manuscrit qu’il n’a cessé d’enrichir d’inédits, de lettres personnelles, de photogrammes qu’il a tirés lui-même de son œuvre vidéo, de consignes et de conseils, manifestant beaucoup plus que lors de l’élaboration du tome 1 à quel point ce projet d’un deuxième tome lui tenait à cœur. » Quant à Histoire(s) du cinéma, c’est un projet auquel il travaillait déjà depuis plus de dix ans3.

Un amour : la littérature

Homme d’images, Jean-Luc Godard l’est indéniablement. Homme d’écriture, il l’est aussi. Qu’il soit un lecteur passionné, personne n’en doute puisque dans tous ses films ou presque, un personnage au moins se présente un livre à la main dont souvent il lit un extrait, quand ce n’est pas Godard lui-même qui le fait. Cette passion, l’abondance de citations littéraires dans ses films la met en lumière et lui-même confiera à Pierre Assouline l’attrait que la littérature exerce sur lui. « La littérature est un refuge. Elle a approfondi ma vision du monde. Les livres m’ont dit des choses que ne me disaient pas les vivants. La littérature a enquêté sur le monde. En ce sens, elle m’a donné une leçon de morale artistique. Je lui dois ça, une conscience morale. » Histoire(s) du cinéma compose un ensemble parfois surprenant mais toujours pertinent d’images, de mots, de séquences accompagnées de photogrammes. Certains de ces éléments ne semblent pas avoir quelque chose en commun de prime abord. C’est pourtant de ce télescopage parfois iconoclaste et de ce montage complexe que se dégage une compréhension profonde et originale de l’art occidental dont le cinéma constitue le dernier avatar. Avatar d’autant plus important que le cinéma est un art qui est né et qui a pris son essor au XIXe siècle, s’est réalisé comme l’art emblématique du XXe siècle car il a fait exister le réel, il a pu en rendre compte dans la mesure où pouvant le représenter, il pouvait donner des informations sur ce que les gens pouvaient voir. Dans les quatre volumes de cet essai fascinant, Jean-Luc Godard s’attache à mettre en confrontation toutes les formes d’art, des plus traditionnelles aux plus audacieuses de notre temps : le cinéma, la peinture, la littérature, la musique. D’où la densité et la richesse de ses propos. Cette histoire romanesque est en effet éminemment subjective, d’autant plus qu’elle est écrite à la première personne et – originalité majeure – fabriquée avec le matériau qui est propre au créateur, les images. Godard, l’homme, parfois s’abandonne, il se laisse aller au lyrisme, avouant un amour irrépressible pour le néoréalisme italien. « Rome ville ouverteest un film de résistance parce qu’il est un film de résurrection. Ce n’est pas un hasard si cette œuvre est née en Italie, la nation la plus absente de la guerre en même temps qu’une terre gardienne du christianisme. […] Alors Rome ville ouverte est venu. Et ce pays, après avoir trahi deux fois, a pu de nouveau se regarder en face et porter l’image de l’Italie dans le monde entier. Il n’y a pas eu d’équivalent en France. Une des raisons est que le cinéma y avait été confisqué par l’Allemagne avant même 1940. Le seul qui ait dit ‘ Je lutte ’ pendant la guerre, c’est Bresson, dans Les dames du Bois de Boulogne, par la voix d’Elina Labourdette. »

Références à l’appui

Pour illustrer son propos, Godard fait appel à de multiples références : textes, photogrammes, extraits de films, images d’archives, films avec ou sans titre, anonymes ou non. Les citations n’ont pas pour seul objectif d’illustrer le propos de l’auteur, elles possèdent le statut de témoin et elles viennent renforcer la réflexion de base. Réinsérées ailleurs, les références prennent un sens autre que leur sens originel, lequel est souvent beaucoup plus provocant. Il arrive fréquemment que Godard prenne ses distances par rapport à l’exactitude historique, développant une logique argumentaire plus forte. Le livre est riche de nombreuses associations, glissements sur des idées ou des mots ou même des images, car pour Godard l’histoire du cinéma progresse autant à travers les noms, les phrases, les anecdotes célèbres que grâce à l’érudition. C’est là le côté ludique de cet ouvrage inclassable et essentiel.

La beauté par surcroît

Sur le plan esthétique, les quatre volumes de Histoire(s) du cinéma sont des objets magnifiques. Nombreux sont les photogrammes d’une intense beauté et les reproductions admirablement retravaillées par Godard. En effet, le cinéaste écrivain ne se satisfait pas de reproduire des images – aussi belles soient-elles. Il les fond entre elles, joue sur le contraste des noirs et des blancs, imprime des textes sur les images. L’écrit se trouve alors aussi transformé, Godard en modifiant le sens ou en pervertissant le rythme. Il agglomère différentes langues, des citations, des chansons, des poèmes, des images tirées de peintures ou de films visant à ce que, de ce mélange, de ce brassage des siècles, émane l’absolu quintessencié. Car pour Jean-Luc Godard, le cinéma n’existe qu’en tant qu’il est une part de l’activité poétique des hommes et l’art n’a de sens que dans la quête dont il est l’objet.

Le cinéaste par lui-même

Dans le deuxième tome de Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard qui vient de paraître, se précise la démarche poursuivie dans le premier, il y a presque quinze ans. Entre les deux, quelques films majeurs comme Hélas pour moi, Nouvelle vague, JLG/JLG et le dernier film de sa compagne Anne-Marie Miéville, Nous sommes tous encore ici dans lequel il joue – avec quel naturel et un magnifique talent. Se continuait parallèlement le travail d’écriture, de réflexion, de critique de la situation contemporaine. Le premier tome de Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard comptait sept parties, ce deuxième n’en compte plus que cinq. Comme dans le premier, il se compose d’un entretien inédit de Jean-Luc Godard avec Alain Bergala dans lequel il évoque « la vie vécue depuis » (titre de l’entretien) et qui est en quelque sorte un prolongement et un approfondissement de l’entretien introductif du tome 1 intitulé alors « La vie vécue avant »4. Le livre se poursuit par un roman-photo biographique qui est aussi un prolongement du tome 1, Godard reprenant l’histoire de sa vie là où il l’avait interrompue en 1984. Suit un entretien Godard/Pialat riche d’intérêt ; Godard, avec bienveillance mais fermeté, démontre à Pialat que ce dernier – quoi qu’il en pense et dise – n’est pas plus mal loti que n’importe quel autre cinéaste. Cette section présente des documents de travail ayant trait aux films Détective et Soigne ta droite, ainsi que la « reproduction » d’un entretien télévisé Godard/Duras dans lequel le cinéaste, une fois de plus, exprime son amour de la littérature et l’admiration sans bornes qu’il porte aux écrivains-cinéastes, Sacha Guitry et Marcel Pagnol entre autres. En troisième partie, Godard soulève la question des coupures publicitaires imposées par la télévision, évoque des projets de films, propose des documents de travail surNouvelle Vague, Hélas pour moi, JLG/JLG, ainsi que quatre versions successives d’un scénario intitulé « L’éloge de l’Amour ». Y figurent des documents inédits prêtés par Jean-Luc Godard (beaucoup de lettres) et la « reproduction » de l’exemplaire unique d’un livre réalisé artisanalement par Godard lui-même et intitulé « 2 x 50 ans de cinéma français », montage avec photographies et textes en surimpression le plus souvent ; ce livre n’est pas toujours tendre : aussi est-il inscrit en regard de la photographie de François Truffaut que le « cinéma français crève sous les fausses légendes ». Les parties 4 et 5 proposent la filmographie complète de Godard à ce jour ainsi qu’un index des noms propres et des titres de films cités dans les deux tomes, éléments qui font du livre un ouvrage de référence précieux, indispensable même. Les textes, entretiens et documents sélectionnés ne sont pas présentés de manière strictement chronologique mais sont regroupés autour des films, qui en sont les noyaux thématiques.

Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard présente donc l’itinéraire d’un cinéaste hors-normes qui, depuis près de cinquante déjà, éclaire le cinéma et son histoire grâce à son intelligence, à son esprit provocateur, à sa culture immense et – disons-le – à son génie. C’est aussi un livre nostalgique, tant il est avéré que Godard sait que le cinéma est déjà mort, et pourtant… « On ne fait pas le cinéma qui devrait se faire. C’est ce qui a été non pas la révolution mais juste l’insurrection de la Nouvelle Vague qui a été relativement vite réprimée : faire le cinéma qu’on devrait avoir le droit de faire. Et c’est un peu plus facile pour moi, encore aujourd’hui, de faire un film tel qu’il devrait se faire – même si j’en suis un peu moins sûr – que vivre la vie que je devrais pouvoir vivre. Si je pouvais vivre la vie que j’estime avoir le droit de vivre, je pense que je ne ferais pas de films, ou pas d’art. »

Ces deux ouvrages de l’homme d’écriture Godard donnent à lire, à regarder, à méditer, ils témoignent de la perméabilité, et de la richesse, des univers de la création.

 


1. Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard. Coffret de 4 volumes illustrés : 1) « Toutes les histoires, Une histoire seule » ; 2) « Seul le cinéma, Fatale Beauté » ; 3) « La monnaie de l’absolu, Une vague nouvelle » ; 4) « Le contrôle de l’univers, Les signes parmi nous », GallimardGaumont, 976 p., 155 $.
2. Jean-Luc Godard par Jean-Luc Godard. Écrits, documents et entretiens réunis par Alain Bergala. Le tome 1, 1950-1984, paru en 1985, épuisé, est réédité. Le tome 2, 1984-1998, inédit, couvre la période 1984-1998, Éditions Cahiers du Cinéma, 640 p. et 512 p., 250FRF. Coffret les deux tomes : 480FRF.
3. Le projet initial était de faire une histoire visuelle du cinéma à partir de son propre matériau – l’image –, projet d’ailleurs abouti puisque huit cassettes vidéo d’une quarantaine de minutes chacune existent. Elles devraient être programmées sur une des chaînes de la télévision française au cours de l’année 1999.
4. La réédition du tome 1 est augmentée d’un texte inédit sur Le cercle rouge de Jean-Pierre Melville, paru pour la première fois en 1971.

 

Publié le 4 juin 2003 à 11 h 56 | Mis à jour le 7 janvier 2015 à 16 h 36