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Pierre-Marie Beaudel, Alain M. Bergeron, Chantal Blanchette, Fabrice Boulanger, Jean-Guy Bégin, Philippe Béha, Isabelle Charbonneau, Pierre Chastenay, Collectif, Geneviève Côté, Angèle Delaunois, Dominique Demers, Paul Driessen, Christiane Duchesne, Marie-Claude Favreau, Michael Foreman, Jean-Pierre Gagnon, Vincent Gagnon, Diane Groulx, Sarah Hines Stephens, Pierre Houde, Sonia K. Laflamme, Estelle Leblanc, Françoise Lepage, Janes B. Mason, Michael Morpurgo, Marthe Pelletier, Professeur Génius, Bruce Roberts, Thérèse Sauvageau, David Lee Stone, François Thisdale, Gilles Tibo, Pierre M. Trudeau, Filippa Wulff

Un été sans grande chaleur : Une littérature nostalgique ?

L’été n’est pas, du moins pas au Québec, la saison littéraire la plus effervescente. Auteurs et éditeurs en profitent pour offrir des livres au contenu scientifique inébranlable ou une version moderne de légendes éternelles.
À cela s’ajoutent de beaux et sympathiques albums qui se moquent du calendrier et quelques contributions d’auteurs plus prolifiques.


Poésie en albums


L’ENFANCE DE MONSIEUR EDGAR
Christiane Duchesne et Pierre M. Trudeau
Les 400 coups, Montréal, 2005, 32 p. ; 8,95 $

Il est toujours délicat de renoncer aux rêves. Il faut pourtant, sous peine de conséquences douloureuses, pondérer les ambitions et se rapprocher du réalisable. Si l’on est petit coucou et coucou de bois de surcroît, voler ne fait pas partie des projets sensés. Edgar l’apprend à ses dépens. Les conseils de la corneille ne sont guère utiles et le chien qui prétend ramener le coucou amoché l’échappe en route. La leçon est servie avec douceur et raffinement, autant dans le texte que dans le dessin.


BON HIVER, MON PETIT OURSON CHÉRI !
Alain M. Bergeron et Fabrice Boulanger
Michel Quintin, Waterloo, 2004, 32 p. ; 10,95 $

Les contes destinés aux enfants sont pleins d’invitations au sommeil. On comprend pourquoi : quelle patience angélique il faut pour attendre la fin des visites à la toilette, des petites soifs réclamant encore de l’eau ou du lait, etc. Discrètement, certains contes laissent entrevoir, derrière les appels au sommeil, la fatigue des parents ou des gardiennes. Ce récit fait mieux : il met en scène un papa ours qui dort debout et souhaite ardemment l’hibernation, mais qui doit, une autre fois et une autre fois encore, satisfaire les caprices de l’ourson. Superbe dessin, inimitable endurance d’un père soumis à la fois aux lois de la nature et à une épuisante vitalité enfantine. Quel sommeil viendra en premier ?


LA FÉE DES LARMES
CONTE POUR PETITE POMME
Estelle Leblanc et Filippa Wulff
Tout autrement, Mille-Isles, 2004, 32 p. ; 14,95 $

Après les larmes, place au sourire. Que l’enfant pleure à grands sanglots la disparition de son chat, rien de plus normal. Tant mieux d’ailleurs, dit le récit, si les larmes coulent au lieu de demeurer emprisonnées à l’intérieur du cœur. Tant mieux aussi si les larmes n’ont pas l’hypocrisie des larmes de crocodile. Car la fée des larmes utilise les vraies larmes pour recoller les morceaux du cœur. Récit tout simple, bellement illustré, et capable de faire rêver l’enfant… le temps que se recollent les morceaux de son cœur. Un bémol : que se passe-t-il quand le chat disparu ne revient pas ? La fée des larmes réussit-elle quand même à assécher le regard ?


LE PAYS SANS MUSIQUE
Angèle Delaunois et Pierre Houde
L’Isatis, Montréal, 2005, 32 p. ; 11,95 $

On tient pour acquis que la musique a partout droit de cité. Elle est présente par les berceuses, elle accompagne la danse et les déclarations d’amour, elle se fait entendre dans la nature grâce aux oiseaux et aux ruisseaux. Il se trompe donc lourdement le potentat hargneux qui s’imagine faire taire la musique en lui interdisant de se faire entendre. Non seulement la musique envahit tous les lieux malgré la censure royale, mais elle ose même rendre heureuse la fille préférée du sultan. Celui-ci va-t-il s’entêter et faire pleurer son enfant ? Va-t-il plutôt se réconcilier avec la musique et ses joies ? Le texte est sobre, le dessin remplit les pages jusqu’à la marge inclusivement, le livre tout entier donnera à l’enfant le goût de chanter et de danser.


Rappels et emprunts


LE NOËL DE FLORENT LÉTOURNEAU
Françoise Lepage et Bruce Roberts
Les 400 coups, Montréal, 2004, 32 p. ; 12,95 $

La légende est familière et ne créera aucune surprise chez ceux et celles qui ont connu l’époque de l’unanimité religieuse. Si Florent Létourneau boude l’église et continue à préparer son bois de chauffage même pendant la nuit de Noël, on peut parier que le ciel va réagir violemment. De fait, la colère divine frappera, mais l’amour d’une femme sauvera Florent de la mort et de la damnation. Le converti changera de sentiments et de mSurs. Mise en page et dessin méritent les plus grands éloges. Belle collusion entre un récit emprunté au folklore et des illustrations d’une éblouissante modernité.


LE ROI ARTHUR
Michael Morpurgo et Michael Foreman
Trad. de l’anglais par Noël Chassériau
Gallimard, Paris, 1998, 251 p. ; 11,95 $

Certains mots éveillent des souvenirs, mais on ne sait plus s’ils sont tirés de la littérature, du cinéma, des histoires offertes pour préparer le sommeil : Excalibur, la Table ronde, Merlin, Lancelot, le Graal… On ne sait pas toujours non plus comment ces évocations se rattachent les unes aux autres. Michael Morpurgo réussit le tour de force de loger chaque personnage à sa place et de redonner son sens et son lustre à chaque élément de la légende. Merlin en sort quelque peu amoindri, Arthur cède du terrain à Lancelot, mais qu’importe, si l’ensemble retrouve son unité et son immense pouvoir d’émerveillement. Les adultes prendront plaisir (et profit) à ressusciter une époque à laquelle la nôtre doit beaucoup. Peut-être en voudront-ils à Disney et consorts d’avoir saccagé à ce point un imaginaire qui appartient à l’Occident entier.


LES CHRONIQUES D’ILLMOOR
T. 1, RATASTROPHE CATASTROPHE
David Lee Stone
Trad. de l’anglais par Lionel Davoust
Pocket, Paris, 2005, 251 p. ; 24,95 $

En rédigeant une version moderne du conte classique d’Andersen, l’auteur ne semble pas s’être interrogé sur l’élégance de son emprunt. Certes, aucune ambiguïté n’est possible : la ville dont parle David Lee Stone est, comme Hamlin, envahie par les rats et, comme sa consœur mythique, elle recourt aux services d’un joueur de flûte pour éliminer le fléau. Les bêtes suivent l’enchanteur et se noient docilement. Comme l’ingratitude traverse les siècles, les cultures et les genres littéraires, le magicien de Stone est aussi mal traité que celui d’Andersen. Lui aussi se venge en entraînant à sa suite non plus les rats, mais les enfants de la ville. Le récit est vivant, drôle, truffé de calembours, peuplé de personnages truculents, dont on chercherait vainement la trace dans les contes de l’austère Andersen. Pourquoi, dès lors, ne pas avoir reconnu explicitement le rôle d’Andersen ? Bon texte, étrange attitude.


L’ÉCOLE DES PRINCESSES
DANS SES PETITS SOULIERS
Janes B. Mason et Sarah Hines Stephens
Trad. de l’anglais par Isabelle Allard
Scholastic, Markham, 2005, 136 p. ; 7,99 $

L’initiative avait du mérite. Inscrire Blanche-Neige, Cendrillon et quelques autres héroïnes de contes de fées à la même école, voilà qui promettait de l’inédit. Le résultat déçoit d’autant plus. Le charme des contes disparaît lorsque les héroïnes se conduisent en petites pimbêches et rivalisent non plus de générosité, mais d’ambition et de coiffures. Tout se passe comme si l’on avait transplanté les héroïnes des contes dans l’univers de la consommation, ce qui, on l’avouera, n’est guère souhaitable. Cendrillon elle-même, qui s’en tire mieux que d’autres, devient plus astucieuse que nécessaire et use de stratagèmes qui n’ont rien de particulièrement élégant. À cela s’ajoutent des problèmes de langue. On se demande, par exemple, comment Cendrillon pourrait chausser des chaussures de « verre » ? Le moindre recours au dictionnaire aurait permis de respecter le conte et d’évoquer le « vair » qui est une fourrure… Bonne idée, résultat douteux.


Vie (presque) quotidienne


ALEXIS
ALEXA GOUGOUGAGA
Dominique Demers et Philippe Béha
Québec Amérique, Montréal, 2005, 63 p. ; 8,95 $

L’arrivée d’un nouvel enfant dans le cercle familial, est-ce un sujet de réjouissances ou, au contraire, une promesse de frustrations ? Les avis varient selon qu’on a déjà côtoyé une tornade ou, au contraire, qu’on imagine le futur bolide à partir d’un cliché échographique. Chose certaine, Alexis ne manifeste guère d’enthousiasme à l’idée de partager ses parents avec un poupon. Dominique Demers, habile à décrire de façon souriante les illogismes juvéniles et les complots décelés dans les allusions parentales, met Alexis en contradiction avec lui-même : autant il craignait la concurrence du poupon à venir, autant l’hypothèse lui paraît séduisante quand il apprend que le tout nouveau bébé de sa tante portera le nom d’Alexa en son honneur ! Mais tout n’est pas aplani pour autant. Alexis, qui jouait au bébé pour décourager ses parents d’élargir la famille, est coincé quand ses parents en concluent qu’il est peut-être trop jeune encore pour visiter Disneyland. Vivant, alerte, moqueur.


UN DERNIER ÉTÉ
Jean-Pierre Gagnon et Vincent Gagnon
De la Paix, Granby, 2005, 128 p. ; 8,95 $

Le livre plonge dans le passé. Dans un passé vieux de presque un demi-siècle. Le contraste est plus appuyé qu’aujourd’hui entre la ville et le monde rural. Les vacances à la campagne, c’est le contact prolongé avec des cousins (et des cousines) trop peu connus, avec un rythme de vie alangui, avec une vie familiale organisée autrement, avec des vagabondages plus aventureux, avec les drames locaux qui ont provoqué le naufrage psychologique de « la folle »… Quand, en plus, la mort frappe un cousin attachant, d’autres zones du cœur enregistrent des secousses. Lorsque Jean-Pierre reprendra le train en sens inverse, un été se sera envolé, mais la maturité aura transformé en lui la vision des gens et des choses. Le récit prend le temps de laisser parler l’atmosphère. Quelques expressions détonnent, cependant, comme si l’auteur avait voulu accentuer le décalage culturel entre le clan urbain et la langue moins raffinée des ruraux. Ce n’était ni utile ni élégant, mais l’ensemble compense amplement.


LE CLUB DES FOUS RIRES
Sonia K. Laflamme et Jean-Guy Bégin
De la Paix, Granby, 2005, 112 p. ; 8, 95 $

Dès le départ, le portrait du vieux grognon place la barre très haut : il ne sera pas facile d’extraire le vieil entêté de ses allergies au rire et à la jeunesse. Racisme aidant, le défi s’alourdit encore lorsque ce sont des Québécois d’adoption qui proposent la bonne humeur. Un club naît pourtant qui se moque des origines ethniques et qui propage le fou rire comme une merveilleuse épidémie. Monsieur Chamaillard résistera avec la plus totale mauvaise fois et réussira (presque) à endiguer le déferlement des histoires drôles et des fous rires. La balance, un instant embarrassée, s’inclinera enfin du bon côté lorsque la bonne humeur trouvera des appuis déterminants chez madame Chamaillard et que surgiront d’émouvantes photographies d’autrefois. L’écriture de Sonia K. Laflamme, comme d’habitude, est nerveuse, sautillante, alerte. Grâce à son raffinement et à ses nuances, ce qui semblait hors d’atteinte devient plausible.


UN CUISTOT DANS MA SOUPE
Chantal Blanchette et Jean-Guy Bégin
De la Paix, Granby, 2005, 72 p. ; 8,95 $

Rien comme un menu apparemment délinquant pour stimuler les imprévisibles papilles gustatives de la jeune génération. Surtout quand les jeunes font la queue à la cafétéria de l’école et font assaut de critiques et de caprices. Proposer du riz, surtout si l’offre revient trop souvent, ne séduit aucun des jeunes estomacs. C’est pire encore si l’on a eu l’imprudence de décrire le mets et ses semblables comme « bons pour la santé ». En revanche, la cervelle de dinosaure et le sang de vampire trouveront vite des adeptes. Le cuistot farfelu qui succède aux cuisinières trop orthodoxes l’a compris : ses menus provoquent l’étonnement, le sourire, la surenchère… et l’appétit revient. Que l’auteure enseigne la programmation neurolinguistique l’a-t-elle convaincue de l’efficacité de cette pédagogie ? Je ne sais. Je sais, en revanche, que l’esprit de contradiction est un puissant motif dans les jeunes psychologies.


LE DERNIER RUF DE LA DAME DODO
ET AUTRES PETITS CONTES
Paul Driessen
Trad. de l’anglais par Marie Lauzon
Les 400 coups, Montréal, 2005, 157 p. ; 14,95 $

Les cinq merveilleux contes de Paul Driessen convaincront tous les adultes de l’urgence de les raconter à leurs petits… pour mieux en profiter eux-mêmes. En effet, leur finesse est telle qu’on les relira plusieurs fois sans en épuiser le message. Certes, elle est candide la maman dodo qui ne parvient à rescaper qu’un seul Suf et qui semble incapable d’identifier ses prédateurs, mais peut-être la leçon de camouflage sera-t-elle utile au survivant. Quant à ce conte qui débute au moment où il y a deux trous dans le sable et qui se termine alors qu’il n’en reste qu’un, de quelle leçon est-il porteur ? Et de quel œil faut-il regarder le « trou survivant » ? Petits récits aux illustrations stylisées. Contes qui se referment sans que les questions soient résolues et que l’imagination soit mise au repos. Pour quel public ? Tous.


Explorations diverses

Quand le bébé découvre ses orteils, il s’embarque dans un processus d’exploration qui durera toute sa vie. L’activité peut mener jusqu’à l’observation des astres !


LE CORPS DU PETIT BONHOMME
Gilles Tibo et Marie-Claude Favreau
Québec Amérique, Montréal, 2005, 48 p. ; 12,95 $

Avec intelligence, candeur, affection, Gilles Tibo continue à initier le Petit Bonhomme à la vie telle qu’il la perçoit. Autant il était bon qu’un regard distant et même détaché soit le premier à se porter sur l’enfant, autant il est heureux, puisque la conscience s’insinue dans le « petit d’homme » dont parle Kipling, que le Petit Bonhomme fasse l’examen de ce que son corps est prêt à lui enseigner. Gilles Tibo n’aurait pas été à la hauteur de son doigté et de son magnifique enracinement s’il avait omis de dire au Petit Bonhomme comment il est construit et de quoi il est capable. Les sens sont là, les membres aussi, mais Tibo tient à ce que des mystères comme la mort et la conscience, la responsabilité et les problèmes retiennent aussi l’attention. On appréciera que Tibo, contrairement à l’étrange tendance entretenue par la littérature « thérapeutique-jeunesse », ne soupçonne pas chaque buisson de dissimuler un prédateur sexuel. Pourquoi, en effet, l’enfant ne pourrait-il pas dire que quelqu’un lui semble très beau ? Lucidité n’est pas paranoïa. Aimer la beauté n’est pas forcément un vice.


ROTS, PETS ET PETITS BRUITS
Angèle Delaunois et François Thisdale
L’Isatis, Montréal, 2005, 32 p. ; 11,95 $

L’animal humain n’étant pas un pur esprit, il arrive que son corps, aux fins de digestion, de tension ou de transit intestinal, émette des sons ou des odeurs plus ou moins appréciés de l’entourage. Il n’y a pas de quoi se vanter ni de quoi s’inquiéter. La politesse a ses lois et elle doit, sans empêcher le corps de s’exprimer, limiter les inconvénients que les « petits bruits » peuvent causer aux autres. Dans une série qui s’est fixé l’objectif de dire clairement les choses, voilà un livre de plus qui explique, rassure, civilise sans culpabiliser.


DÉCOUVRE MONTRÉAL
Diane Groulx et Isabelle Charbonneau
Éditions du Soleil de minuit, Saint-Damien-de-Brandon, 2005, 32 p. ; 6,50 $

Cette série, dont on doit louer les intentions, se rattache pourtant assez mal au monde littéraire. La maison d’édition, qui pratique depuis longtemps la cohabitation de deux ou trois langues dans chacun de ses ouvrages, ce qui était déjà un gros pari, tente en plus cette fois de combiner jeux et initiation culturelle et géographique. À courir trop de lièvres, on en échappe la plupart. On prétend décrire une ville ou une région, mais on bifurque un peu vite vers des à-côtés peu révélateurs. Le risque est grand que l’enfant se plonge dans son labyrinthe ou dans ses recherches à la « trouvez Charlie » et qu’il se désintéresse complètement de Montréal, de Vancouver ou de Lanaudière. Les mots croisés sont un passe-temps légitime sans appartenir à la littérature. La série Découvre promet honnêtement des aventures et des jeux ; elle ne favorise pas la lecture.


TRÉSORS INGÉNIEUX
L’ENCYCLOPÉDIE AVENTURE
Collectif
Québec Amérique, Montréal, 2005, 160 p. ; 12,95 $

Peut-être parce qu’on a sous-estimé l’appétit de connaissances des jeunes, les responsables de ce substantiel regroupement de données ont presque adopté la bizarre et stérile formule du « roman dont vous êtes le héros ». Parvenu à tel ou tel carrefour, le jeune lecteur se voit offrir, en effet, un choix entre trois destinations aussi arbitraires l’une que l’autre. Le voyage, bien amorcé et documenté à merveille, quitte ainsi la logique historique et se soumet à la loi du hasard. Pourquoi San Francisco plutôt que l’Amazonie ou Cuzco ? Bien sûr, l’histoire, qu’elle soit scientifique ou culturelle, géographique ou impériale, ne se déroule pas toujours selon une logique aisément perceptible et peut-être a-t-on voulu respecter ainsi ses humeurs. Peut-être. Espérons, en tout cas, qu’on n’a pas succombé à l’attrait de l’irrationnel Nintendo. Lire le livre sans se laisser désorienter par ces inutiles carrefours sera, me semble-t-il, une décision intelligente.


MON ALBUM DES DÉCOUVERTES ET INVENTIONS
Professeur Génius
Québec Amérique, Montréal, 2004, 64 p. ; 18,95 $

D’album en album, le professeur Génius conserve ses qualités et ses défauts. L’information demeure abondante, mais la présentation tient à être échevelée et capricieuse. Le jeune lecteur risque de passer d’une date ou d’une anecdote à l’autre en échappant les enchaînements ou la logique des changements. On ne comprend pas non plus pourquoi l’auteur se cache sous un nom de plume tout en se présentant, photographies à l’appui, comme un témoin oculaire de divers événements. On veut bien croire qu’il a visité la ville de Bam avant le tremblement de terre, mais à quel titre Génius était-il là ? Cela dit, ils seront nombreux, et je n’en blâmerai aucun, à se moquer de ces détails et à déguster les innombrables secrets de Génius. La curiosité juvénile mérite le respect et Génius, même sous son masque, l’a compris.


LA TERRE, LA LUNE ET LE SOLEIL
Pierre Chastenay
Michel Quintin, Waterloo/Planétarium de Montréal, Montréal, 2004, 49 p. ; 24,95 $

Professionnel respecté, pédagogue aussi souriant qu’efficace, Pierre Chastenay poursuit son admirable travail de familiarisation avec l’astronomie. Il parvient, cette fois, à concentrer l’attention sur une part infime du cosmos sans pour autant la dissocier du reste de l’univers. À propos de corps célestes présumés familiers, Terre, Lune et Soleil, il renouvelle les perspectives, précise et approfondit les notions, puise aussi joyeusement dans les hypothèses que dans les légendes. Ce qui est vérifié, il le donne pour assuré ; ce qui attend encore le verdict de la science, il l’évoque prudemment à travers les diverses possibilités. Atout supplémentaire, Chastenay met à la disposition des jeunes les moyens de tester leurs connaissances fraîchement acquises. À eux de construire leur cadran solaire, de suivre les phases de la lune, d’observer les éclipses. La science sous son meilleur angle éducatif.


Le temps n’y peut rien


DES AMOURS INVENTÉES
Marthe Pelletier et Geneviève Côté
La courte échelle, Montréal, 2005, 93 p. ; 10,95 $

Entreprise périlleuse que celle-ci. Enjamber les époques, confier la plume à des témoins différents, panser les sentiments blessés, ce n’est pas à la portée de tout le monde. Marthe Pelletier a d’autant plus de mérite à franchir le test qu’elle intègre à ses récits parallèles ou distants une série d’observations issues de mondes peu familiers. Le chagrin d’un clown provoque-t-il les mêmes larmes que celui du fonctionnaire posé ? La jeune écuyère, qui ne rêve que spectacle, peut-elle s’oublier suffisamment pour répondre à l’amour ? Entre la femme de 72 ans et l’homme de 80 ans, l’amour provoque-t-il les mêmes étincelles ? Autant d’interrogations intelligentes et presque téméraires. Il se peut que les titres de chapitre ne livrent pas leur signification du premier coup, mais la qualité des émotions, profondes et touchantes, a tôt fait d’ajuster le regard. Le dessin de Geneviève Côté participe de la même finesse.


LEÏLA, LES JOURS
Pierre-Marie Beaudel
Gallimard, Paris, 2005, 159 p. ; 15,25 $

Improbable amour que celui de Soufiane et de Fatou. Il faudra aux deux un changement de nom pour que se précise l’identité. Il faudra aussi que passe le temps pour que s’abolisse la différence d’âge entre un « grand » de peut-être quatorze ans et une gamine aveugle qui n’en a pas dix. Il faudra des années de navigation au long cours pour que Soufiane prenne peu à peu conscience de lui-même et de l’amour qui n’a cessé de croître en lui. Quand, enfin, le gamin devenu homme retrouve la trace de celle qu’il a rebaptisée Leïla, il semble bien qu’il soit trop tard : la jeune femme est tombée sous la coupe d’une crapule brutale et possessive. À deux doigts de ce qui s’annonçait pourtant comme un dénouement (presque) heureux, la malédiction frappe encore et réduit l’espoir à bien peu. Tout cela est raconté bellement, sur fond d’ensablement, sous la menace de l’harmattan, dans le combat acharné de la mémoire pour que survivent les livres, avec la générosité de familles qui offrent l’adoption et le partage comme d’autres diraient bonjour. Très beau livre.


L’Histoire plutôt qu’une histoire


THÉRÈSE SAUVAGEAU TÉMOIN DE NOTRE PASSÉ
Thérèse Sauvageau
Anne Sigier, Québec, 2004, 302 p. ; 69,95 $

Il serait infiniment regrettable que les jeunes générations ne puissent recevoir ce legs magnifique. À 90 ans, Thérèse Sauvageau en a tant à dire et à peindre au sujet de l’histoire et des coutumes québécoises. Certes, la municipalité de Grondines présente des caractéristiques qui lui sont propres et il n’est pas dit que l’on retrouverait dans chaque patelin un « Trefflé le patenteux ». Les similitudes sont pourtant si profondes d’un décor à l’autre que le regard sur Grondines fait émerger le Québec d’hier et d’avant-hier et qu’un vécu trop ignoré se dessine sous nos yeux avec précision, finesse, fidélité. La vie quotidienne y est dure, les familles nombreuses, les préjugés tenaces et les corvées interminables. La religion est partout présente et indiscutable ; elle non plus n’échappe pourtant pas à l’humour. À preuve le bilan mitigé que mérite le curé Gill ou le portrait de telle envahissante ménagère de presbytère. Tout cela est présenté en une ample série de textes courts et savoureux et illustré par autant de tableaux au dessin candide et convaincant. On imagine sans peine le dialogue que ce superbe album amorcera entre le jeune public et les adultes de son entourage. « Quand tu étais jeune, est-ce qu’il y avait encore des aiguiseurs de couteaux qui passaient dans les rues ? » Ou encore : « Chez vous, est-ce que vous achetiez des blocs de glace pour conserver la viande ? » Les enfants soupçonneront que le monde n’a pas commencé à leur naissance et les adultes admettront qu’eux aussi ont reçu l’aide de prédécesseurs. Magnifique legs offert à tous les jeunes de 90 ans et moins.


 

 
 

Publié le 8 octobre 2005 à 23 h 26 | Mis à jour le 30 avril 2015 à 10 h 06