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Abondance aux extrêmes : Ou l’album ou le long récit

Étrange phénomène, comme plusieurs de ceux qui agitent le monde de la littérature offerte aux jeunes, ce trimestre propose soit des albums soit des textes qui exigent du souffle. Peu de livres mitoyens. N’y voyons pas trop vite une tendance lourde, car telle cuvée multiplie les enquêtes, la suivante les joyeux délires, une troisième l’insolite.


Défis et taquineries


Même par temps calme, le chien Galoche est survolté. Que dire s’il est ébranlé ! Dans Galoche en état de choc1 d’Yvon Brochu et de David Lemelin, il n’est pas plus brave que d’habitude, mais le complot dont il flaire les préparatifs le porte à se dépasser en interventions intempestives. Même sa maîtresse Émilie ne sait plus comment protéger ses secrets contre cette paranoïa canine. Écriture alerte, claire, adaptée.Dans Grouille-toi, Nicolas !2 de Gilles Tibo et Bruno St-Aubin, le jeune héros, qui ressemble probablement à plusieurs de ses contemporains, n’a pas le rangement comme priorité. Au moment de quitter la maison pour la patinoire, c’est la succession des inquiétudes et des courses. Il ne trouve rien, ni chandail, ni casque, ni patins, ni bâton… Autant de prétextes que saisissent les reproches familiaux : « Nicolas, si tu rangeais tes affaires… » Heureusement (?) pour Nicolas, les parents aussi égarent des choses. L’histoire, fine et souriante, éveille les doutes nécessaires sans tourner à la leçon de bonne conduite.

1. Yvon Brochu et David Lemelin, Galoche en état de choc, FouLire, Charlesbourg, 2004, 131 p. ; 8,95 $.
2. Gilles Tibo et Bruno St-Aubin, Grouille-toi, Nicolas !, Scholastic, Markham, 2004, 32 p. ; 8,99 $.


Papa se met en quatre d’Hélène Riff aborde le thème des conclusions hâtives. Quand la mère s’absente pour un court voyage, le père lance la ribambelle d’enfants dans un ménage exhaustif. Et on balaie, et on lave, et on frotte. Le résultat est magnifique. À une exception près : au milieu de la grande pièce, une tache s’affiche avec insolence. Papa se fâche, presse le coupable de passer aux aveux, menace tout le monde. Il a alors droit à une salve de « C’est pas moi ! » qui le met en fureur. Il expédie tout le monde au lit et s’attaque personnellement à la tache. En vain. Lui aussi ira se coucher, découragé. Au matin, le mystère est levé : la tache n’était que l’ombre du papier tue-mouche accroché au plafond. Papa est d’autant honteux qu’en frottant avec trop de détermination il a usé le parquet et… créé une vraie tache. Illustrations fascinantes, scénario ingénieux, leçon bien tirée. On s’étonne que papa songe à la raclée pour punir la marmaille.

Hélène Riff, Papa se met en quatre, Albin Michel, Paris, 2004, 48 p. ; 32,95 $.


Robert Munsch fait partie du décor des jeunes, mais on en savait peu sur ses façons de faire et sur l’identité de ses collaborateurs. Les six histoires de l’album Le monde de Munsch apportent les précisions souhaitables. Munsch conserve son rôle de conteur, mais la « coloration » change selon les illustrateurs Michael Martchenko, Eugenie Fernandes, Alan et Lea Daniel. On constate que l’auteur cueille les idées partout où il passe et s’inspire de ce que les enfants eux-mêmes content et vivent. Il s’agit d’une « rencontre » de maniement délicat. Un cran plus loin et on détruirait le plaisir de la lecture pour stimuler la mise en marché.

Robert Munsch, Michael Martchenko, Eugenie Fernandes, Alan et Lea Daniel, Le monde de Munsch, trad. de l’anglais par Christiane Duchesne, Lucie Duchesne, Cécile Gagnon et Martine Faubert, Scholastic, Markham, 2004, 176 p. ; 24,99 $.


Chaque enfant vit l’expérience quand il apprend à lire : les lettres forment des mots d’où surgit une histoire. Mais ce n’est pas chose facile que d’affronter des lettres qui refusent de révéler leur identité. Pour Ludovic dans Le chevalier de l’alphabet de Louise Leblanc et Marie-Claude Favreau, c’est une période d’humiliation et de désarroi. Les autres comprennent, mais pas lui. Même les parents ignorent le drame. Seul le grand-père reçoit la confidence. Mais que faire, puisqu’il est lui-même analphabète ? Entre le grand-père et Ludovic s’établira quand même une connivence qui mènera à l’indispensable décodage. Récit doux et intelligent, émouvante amitié qui transforme deux faiblesses en une force.

Louise Leblanc et Marie-Claude Favreau, Le chevalier de l’alphabet, La courte échelle, Montréal, 2004, 32 p. ; 15,95 $.


Le petit professeur Ombilic a décidé de tout dire au sujet de l’Envie de pipi. Clarification utile devant l’intérêt des enfants pour tout ce dont les adultes hésitent à parler. Le personnage créé par Angèle Delaunois et François Thisdale ignore ces pudeurs et ces gênes. Un fois admis que l’enfant a souvent soif et que son ventre ressemble à un aquarium, la question surgit : où va toute cette eau ? Le ton est net, le dessin clair, les mises en garde offertes sans lourdeur. Les anomalies dont souffrent certains ne doivent pas être un prétexte à la cruauté. Petit album à intégrer très tôt au bagage familial.

Angèle Delaunois et François Thisdale, Envie de pipi, L’Isatis, Montréal, 2004, 32 p. ; 11,95 $.


D’un cœur à l’autre


Qui pourrait comprendre mieux qu’un romantique pigeon l’amour qui, à distance, émeut Edgar le coucou et Emma la girouette ? Dans Les amours de monsieur Edgar, le coucou voit de loin Emma danser au rythme des vents ; d’aussi loin Emma entend Edgar souligner le passage des heures. Grâce au pigeon, Edgar et Emma s’approcheront l’un de l’autre. Le récit de Christiane Duchesne est magnifique de délicatesse et d’humour, le dessin de Pierre M. Trudeau transforme Edgar et Emma en un couple inattendu et émouvant.

Christiane Duchesne et Pierre M. Trudeau, Les amours de monsieur Edgar, Les 400 coups, Montréal, 2004, 32 p. ; 8,95 $.


Dans Les trouvailles d’Adami de Louise-Michelle Sauriol et Leanne Franson, pas facile pour le garçon de quitter son village nordique et de s’habituer à la ville. Les études de sa mère oblige pourtant à cette transplantation temporaire. Adami s’étonne du gabarit des arbres, des barreaux autour de la plate-bande, de la discrétion des colibris, des néons criards qui occultent les étoiles, des chiens urbains qui domestiquent les humains… Pédagogie aux multiples richesses. D’une part, il n’est jamais trop tôt pour apprendre qu’existent différents regards et que chacun lit le réel à travers son filtre ; d’autre part, le fait que le livre soit bilingue (français et inuttitut) met cette « souplesse du regard » à la disposition des enfants de deux cultures.

Louise-Michelle Sauriol et Leanne Franson, Les trouvailles d’Adami, traduction en inuttitut de Sarah Beaulne, Éditions du soleil de minuit, Saint-Damien-de-Brandon, 2004, 24 p. ; 8,95 $.


Grand-papa Giacomo de Cécile Gagnon et Geneviève Després fait voir la distance entre le grand-père attaché aux oliviers de son Italie et sa descendance émigrée dans les neiges québécoises. Distance culturelle et linguistique. Le texte, en plaçant en parallèle le français et l’italien, accentue le décalage et l’espoir de retrouvailles. Qui ira vers l’autre ? Le grand-père qui redoute l’avion ou les jeunes générations aisément plus mobiles ? Avant que tombe la décision, on aura rencontré la tramontane dont la menace plane toujours sur les oliveraies. Bon équilibre entre le besoin de liens et les adaptations exigées par la vie.

Cécile Gagnon et Geneviève Després, Grand-papa Giacomo, traduction en italien d’Evelina Mosetti, Éditions du soleil de minuit, Saint-Damien-de-Brandon, 2004, 24 p. ; 8,95 $.


Le Musée national des beaux-arts du Québec poursuit son effort pour révéler aux jeunes les collections accumulées dans des établissements réputés austères. Un sixième album intitulé Joséphine et le vieux sculpteur ressuscite une figure méconnue de la sculpture québécoise : Jean-Baptiste Côté. À en juger par les quelques pièces retracées et reproduites, l’hommage de John R. Porter à Jean-Baptiste Côté est mérité. Par ailleurs, les détails sur le sculpteur sont si rares et ténus que le conte en est réduit à une hypothèse peu nourrissante : celle d’une amitié entre le personnage et une fillette au profil flou. Les très belles illustrations d’André-Philippe Côté rachètent toutefois ces approximations en recréant l’atmosphère de l’époque : atelier intime, défilé de la Saint-Jean, religieuses au cimetière, bestiaire personnel de l’artiste… Vulgarisation heureuse, mais conte difficile à étoffer.

John R. Porter et André-Philippe Côté, Joséphine et le vieux sculpteur, Musée national des beaux-arts du Québec,


Le réel qui s’impose


La vie, c’est aussi bien ce qui bouge que ce qui émeut. Grâce à un éditeur qui valorise au plus haut point les sciences naturelles et le respect de l’environnement, la série « Savais-tu ? » en est à son vingtième titre. Les coyotes d’Alain M. Bergeron, Michel Quintin et Sampar rejoint Les corneillesLes anguillesLes taupes… L’ineffable Sampar étale encore une fois son art de mettre de la chair et de l’humour autour d’observations qui auraient pu demeurer sèches. Lire un des vingt titres, c’est s’ouvrir à un immense plaisir.

Alain M. Bergeron, Michel Quintin et Sampar, Les coyotes, Michel Quintin, Waterloo, 2004, 64 p. ; 7,95 $.


À la fois encyclopédie aux dimensions abordables, ouvrage de référence fiable proposant d’ingénieuses activités scientifiques, l’Atlas de l’univers alimentera les travaux de recherche requis par l’école, comblera la plupart des curiosités juvéniles et mettra à jour les notions sur l’exploration spatiale. L’information est abondante, ordonnée et limpide. Les théories, celles du Big Bang et du Big Crunch comme celle d’une expansion éternelle de l’univers, sont présentées pour ce qu’elles sont : des hypothèses plausibles et non pas des certitudes définitives. En ce sens, l’ouvrage condense des renseignements vérifiés et initie à la culture scientifique et à ses doutes.

Collectif, Atlas de l’univers, Québec Amérique, Montréal, 2004, 80 p. ; 18,95 $.


C’est un dur versant de la vie qu’aborde Félix dans Les perdus magnifiques de Charlotte Gingras et Geneviève Côté. La mère partie, le père en loques, sur qui s’appuyer ? Affection et sentiment de culpabilité incitent le père à un geste merveilleux et équivoque : un chiot viendra tenir compagnie à Félix. L’enfant n’est pourtant pas pleinement rassuré. Qu’a-t-il fait pour provoquer le départ de sa mère ? Doit-il redouter celui de son père ? Toujours attentive aux chagrins discrets et merveilleusement habile à confier aux mots ce qu’on se murmure à peine à soi-même, Charlotte Gingras décide, après avoir sans doute consulté Félix, de donner au chiot le nom de Perdu. De ce nom, de cette amitié à la nostalgie avouée surgiront, pour le père, le fils et le troisième « perdu », des possibilités de renaissance. Simple et doux. Magnifique.

Charlotte Gingras et Geneviève Côté, Les perdus magnifiques, Dominique et compagnie, Saint-Lambert, 2004, 79 p. ; 8,95 $.


La médiatisation souvent lourdaude des jeunes vies écourtées par d’incurables maladies n’empêche pas les sentiments authentiques de nous atteindre au cœur. Dans Kamylle et Mélanie, la journaliste Sonia Sarfati évoque, avec empathie et raffinement littéraire, les courtes échéances que des cancers injustes imposent à des enfants. Devant la mort qui se trompe de génération, Sonia Sarfati regarde, écoute, admire la sagesse des jeunes victimes. Nul ne manque à ses engagements, pas plus les parents qui s’épuisent en soins et risquent d’indisposer les autres enfants de la famille que le personnel hospitalier qui consent lucidement à des attachements voués à un bris prochain. Il n’en demeure pas moins que les deux fillettes et leurs familles tiennent farouchement à quitter l’hôpital pour que la mort survienne en terrain familial. Récit qui honore le journalisme.

Sonia Sarfati, Kamylle et Mélanie, Hurtubise HMH, Montréal, 2004, 238 p. ; 16,95 $.


Enquêtes çà et là


L’histoire du Fils de Bougainville de Jean-Pierre Guillet et Julie Rémillard-Bélanger sert de toile de fond. Que l’explorateur Louis-Antoine de Bougainville ait aimé autrefois une Autochtone et lui ait laissé un enfant, cela est possible. Que Rowi, descendant métissé de cette union, y ait perdu le mépris indien pour le vertige, cela aussi se peut. Les choses se compliquent, cependant, quand Rowi apprend qu’une descendante européenne du même Bougainville est chargée de rapporter à Montréal une plante décorative cueillie et rendue célèbre par l’explorateur. Rowi estime que son ancêtre aurait dû manifester moins d’intérêt pour les fleurs et davantage pour sa compagne iroquoise. L’auteur, fort bien documenté, saura réconcilier la fierté de Rowi et la candeur de la visiteuse.

Jean-Pierre Guillet et Julie Rémillard-Bélanger, Le fils de Bougainville, Pierre Tisseyre, Saint-Laurent, 2004, 126 p. ; 8,95 $.


Les ingrédients qu’utilise Le ricanement des hyènes requièrent autant de doigté qu’une caisse d’explosifs. Heureusement, Camille Bouchard sait mêler audace et raffinement, franchise et sens aigu des nuances. Cela vaut aux jeunes un bouquin sans complaisance et une initiation aux délicats affrontements entres les cultures et les religions. Les Occidentaux y sont, comme dans la vie, de plusieurs types. Certains offrent aux Africains une aide médicale sans verser dans l’arrogance ; d’autres, qui prétendent agir au nom d’une foi supérieure, manipulent honteusement les populations. Camille Bouchard ose porter toutes les hypothèses à l’avant-scène. Il sait aussi, en bon romancier, laisser certaines questions sans réponse trop claire. Suspense, questionnement social et religieux, dialogue avec l’Autre, voilà beaucoup de mérites.

Camille Bouchard, Le ricanement des hyènes, La courte échelle, Montréal, 2004, 154 p. ; 15,95 $.


Le Club des bizarroïdes se lance à l’assaut d’un nouveau mystère dans Marie Quatdoigts, La vie cachée d’Éva. Défi exigeant, car l’enquête porte sur des temps révolus tout en servant de test à un nouveau membre du Club. Roger Des Roches en profite pour étoffer davantage encore ses personnages familiers, Marie, Amélie et Robert, et pour nouer entre eux des relations plus tendres et plus généreuses. L’écriture adopte des rythmes différents, selon que les jeunes enquêteurs réfléchissent ou qu’ils préparent fébrilement le piège que mérite le matamore Pinotte ; à chaque fois, l’auteur trouve le ton juste.

Roger Des Roches, Marie Quatdoigts, La vie cachée d’Éva, Québec Amérique, Montréal, 2004, 248 p. ; 9,95 $.


Beau récit raffiné, Les enquêtes de Vipérine Maltais, Mortels Noëls de Sylvie Brien et Gianni De Conno résulte de plusieurs contributions : auteure née au Québec et notaire de formation, illustrateur né en Italie, éditeur français, mœurs très XIXe, présentation et typographie originales. En quelques pages, le décor est planté : le temps des fêtes tel que vécu en 1920 dans un pensionnat de la ville de Québec. Un drame, inattendu dans ce lieu feutré et conformiste, force les religieuses à faire appel à la jeune et perspicace Vipérine. Elle n’a que treize ans, mais sa parenté avec la supérieure du couvent lui donne accès à des informations névralgiques. Il lui reste à mériter les confidences. L’intrigue est bien construite, les références au contexte de l’époque nombreuses et pertinentes, l’écriture précise et ferme. Prenant.

 

Sylvie Brien et Gianni De Conno, Les enquêtes de Vipérine Maltais, Mortels Noëls, Gallimard, Paris, 2004, 128 p. ; 13,25 $.


Hors du réel


Puisque Harry Potter a démontré que les jeunes aiment les sagas étalées sur des tomes multiples, on doit considérer Les mondes d’Ewilan, La forêt des captifs de Pierre Bottero et Jean-Louis Thouard comme une entrée en matière. Tant mieux d’ailleurs, car les personnages sont complexes et attachants. Comme leur univers est peuplé d’êtres aux noms bizarres et aux pouvoirs imprévisibles, mieux vaut, en effet, les fréquenter longuement. Le contraste est d’ailleurs fascinant entre l’étrangeté des pouvoirs accordés aux deux camps et la calme campagne où se déroule une partie de l’action. On s’étonnera à peine si les forces occultes et maléfiques qui s’attaquent aux héros obéissent à des intérêts bien dissimulés et si une mystérieuse Institution leur sert de laboratoire. C’est vivant, manichéen, surchargé de noms imprononçables.

Pierre Bottero et Jean-Louis Thouard, Les mondes d’Ewilan, La forêt des captifs, Rageot-éditeur, Paris, 2004, 357 p. ; 24,95 $.


Serge Brussolo joue sur plusieurs tableaux dans Élodie et le maître des rêves, La princesse sans mémoire. Imaginer, comme il le fait, un empire commercial vendant à chacun les rêves qu’il désire, c’est déjà une assez belle trouvaille. Faire croire à la jeune Élodie que ses parents sont programmés pour entraver son développement et sa liberté, c’est d’un autre ordre. Inventer un monde, c’est une chose ; laisser entendre que les familles sont téléguidées par des cerveaux vicieux, c’est susciter le malentendu. Difficile de tracer une ligne de démarcation étanche. Serge Brussolo jouit et doit jouir de toute la liberté du créateur littéraire ; un auteur ne doit pourtant pas abolir cavalièrement la frontière entre les jeunes et leurs parents ni en faire une contrainte peut-être artificielle.

Serge Brussolo, Élodie et le maître des rêves, La princesse sans mémoire, Plon, Paris, 2004, 223 p. ; 18,95 $.


Nul ne devrait sous-estimer Clive Barker. Il navigue, en effet, aussi aisément dans le monde des valeurs que dans celui des créatures directement enfantées par les cauchemars. Dans Abarat, Jours de lumière, nuits de guerre, il ne parle pas de Mal, mais de nuit ; le Bien ne fait pas l’objet de longues louanges, mais la clarté réclame son dû et cela revient au même. Non seulement Clive Barker fait craindre le triomphe des ténèbres sur la lumière, mais il dessine et peint (120 illustrations souvent hallucinantes) avec une terrible efficacité les monstres qui menacent les partisans de la lumière. Grâce à la jeune Candy Quackenbush, il crée un couloir entre la réalité quotidienne où tout semble acquis et le monde d’Abarat où rien n’est joué. Le bouquin évite mieux que d’autres les sables mouvants des rebondissements sans logique ni fin.

Clive Barker, Abarat, Jours de lumière, nuits de guerre, trad. de l’américain par Hélène Collon, Albin Michel, Paris, 2004, 575 p. ; 39,95 $.


Retour au réel


Point n’est besoin de quitter la terre pour confronter les jeunes aux défis de la violence, de l’intolérance et du pardon. David Brodeur en fait éloquemment la démonstration dans Le labyrinthe de verre. La jalousie sévit partout, l’école, sans toujours le savoir, côtoie des mondes dangereux, la musique la plus authentique ou la plus sauvage peut entraîner dans son sillage les individus les plus sereins ou les marginaux explosifs. L’auteur abolit les cloisons et fait voir que le pire peut choir sur la tête des meilleurs. Il démontre ainsi que, oui, les précautions sont nécessaires, mais que, non, les problèmes ne sont pas une preuve de culpabilité. Vivant, puissant, inquiétant.

David Brodeur, Le labyrinthe de verre, Pierre Tisseyre, Saint-Laurent, 2004, 176 p. ; 10,95 $.


Ceux qui croient que le lynchage est disparu de nos mœurs devraient lire À couteaux tirés de Norah McClintock. Il suffit, en effet, que revienne dans son village un jeune qui a subi huit ans d’emprisonnement pour que flambent haines, menaces, voies de faits. Avec rigueur, avec aussi un sens aigu de la gestion dramatique, Norah McClintock étale les préjugés, met en lumière les petits héroïsmes quotidiens, exhume les soubassements morbides du racisme. Le roman ne se gaspille pas en théories généreuses ; en revanche, il prouve avec une implacable logique que le racisme perdrait son emprise si surgissaient, au ras du sol, les gestes courageux. Le bouquin force toutes les générations à s’interroger.

Norah McClintock, À couteaux tirés, trad. de l’anglais par Claudine Vivier, Hurtubise HMH, Montréal, 2004, 320 p. ; 15,95 $.


Noreen, personnage central de Confessions d’une fille sans cœur de Martha Brooks, a tout pour attirer les antipathies. Si elle réfléchit, elle devient cruelle ; si elle s’abandonne à ses tumultueuses improvisations, elle lasse toutes les patiences. Jamais elle ne reconnaît ses torts, jamais elle n’a appris à vivre en société ou même en couple. Ce modèle, bien sûr, existe en de multiples exemplaires. Il faudra tout l’art de Martha Brooks pour que, sans tourner à la conversion larmoyante, un changement apaise en Noreen cette furie permanente. Le récit est dur, les affrontements violents, les exigences inconciliables, les rancunes tenaces. Autant dire que l’histoire colle à la réalité et que n’importe quel jeune révolté se reconnaîtra en Noreen. Crédible jusqu’à la fin.

Martha Brooks, Confessions d’une fille sans cœur, trad. de l’anglais par Dominick Parenteau-Lebeuf, Pierre Tisseyre, Saint-Laurent, 2004, 320 p. ; 13,95 $.


Terminons sur le roman d’un auteur dont raffolent les jeunes : Fils du ciel de Kenneth Oppel. À un détail près la réussite est totale. Oppel maîtrise si bien l’art du récit qu’il nous embarque dans l’aérostat l’Aurore sans situer l’époque ou évoquer les défunts Zeppelin. L’atmosphère ? Celle des luxueux paquebots qui font cohabiter les riches et les équipages voués humblement à leur service. La différence, ce sera la fragilité de l’énorme dirigeable, sa dépendance à l’égard d’une enveloppe que tout peut déchirer. Quand surgiront les pirates attirés par la richesse de ces privilégiés, on distinguera rapidement les courageux. Le jeune Matt, qui fait ses classes à bord de l’aérostat qui a vu les derniers moments de son père, se révélera compétent et ingénieux, mais frustré par les clivages entre les classes sociales. Le personnage est séduisant. Quel détail cloche ? L’âge de Matt. On lui aurait donné un an ou deux de plus que sa crédibilité y aurait gagné.

Kenneth Oppel, Fils du ciel, trad. de l’anglais par Luc Rigoureau, Scholastic, Markham, 2004, 502 p. ; 18,99 $.


 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Publié le 17 février 2005 à 13 h 42 | Mis à jour le 6 mai 2015 à 15 h 31