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Éclipses, naissances, réalignements : Une littérature en ajustement ?

Peut-être la période de Noël prépare-t-elle des avalanches de bouquins destinés aux jeunes. Peut-être certaines maisons d’édition traversent-elles un stade de réévaluation ou de mutation. Toujours est-il que la plus récente cuvée de livres pour jeunes présente des caractéristiques déroutantes.


Fantaisie ? Présente !


Album joyeusement délirant, Zachary et son Zloukch de Dominique Demers et Fanny ne perd pas de temps à préciser la nature du petit compagnon. Il suffit qu’il aime Zachary, lui serve de confident et partage ses aventures. N’importe quel enfant verra en Zloukch le proche parent de sa grenouille, de son ourson ou de sa poupée aux patientes oreilles. Les adultes s’étonneront pourtant des ressemblances entre Zloukch, d’une part, et, d’autre part, le personnage classique du Marsupilami et la célèbre planète du Petit Prince. Mimétisme excessif.

Dominique Demers et Fanny, Zachary et son Zloukch, Les 400 coups, Montréal, 2004, 32 p. ; 9,95 $.


Comment je suis devenu pirate résulte d’un bel accord entre le conte loufoque de Melinda Long et les illustrations de David Shannon. Laissé à ses châteaux de sable, Jérémie Jacob se sent seul. Mais un navire s’amène battant pavillon à tête de mort. Le capitaine Barbe de Bouc cherche où enterrer son trésor. Jérémie reçoit mandat de guider l’expédition. L’apprenti pirate promène son lumineux sourire parmi les têtes patibulaires. Les pirates s’étonneront quand Jérémie, épuisé, demandera qu’on le borde et qu’on lui raconte une histoire pour préparer le sommeil. Jérémie quittera Barbe de Bouc à temps pour redevenir… joueur de soccer. Ensemble incohérent, délirant, souriant.

Melinda Long et David Shannon, Comment je suis devenu pirate, trad. de l’anglais par Hélène Rioux, Scholastic, Markham, 2004, 40 p. ; 8,99 $.


Créature d’Alain M. Bergeron et de Sampar, le gardien du zoo de Kalamazoo étale une candeur à faire rigoler tous les publics dans Par ici la sortie. Certes, le zoo tient à ses pensionnaires, mais, de page en page, une nouvelle astuce multiplie les évasions. Le gardien est-il détesté ? Pas du tout. Peut-être les animaux désirent-ils passer l’hiver plus près de lui. Humour raffiné, dessin aux allusions subtiles, complicité entre un illustrateur génial et un auteur généreusement inventif.

Alain M. Bergeron et Sampar, Par ici la sortie, Michel Quintin, Waterloo, 2004, 32 p. ; 10,95 $.


Dans l’affrontement entre La mouche et l’araigné, l’enfant sympathisera tantôt avec la victime, tantôt avec le prédateur. Le poème de Mary Howitt, vieux de deux cents ans, contourne la difficulté en révélant chez la mouche vanité et imprudence. Dès lors, l’araignée, en plus d’obéir à son instinct, exploite la sottise de la mouche. La leçon semblera cruelle, d’autant que le dessin de Tony DiTerlizzi, noir et accablant, répand une atmosphère tragique. Véritable œuvre d’art qui ne cache rien de la chaîne alimentaire. L’anthropomorphisme est-il excessif ? Chose certaine, la mouche expie un comportement déconseillé aux petits humains.

Mary Howitt et Tony DiTerlizzi, L’araignée et la mouche, trad. de l’anglais par Hélène Pilotto, Scholastic, Markham, 2004, 32 p. ; 19,99 $.


Mythes et souvenirs


Publié il y a quinze ans, le récit intitulé La butte à Pétard de Diane Carmel Léger raconte le « grand dérangement ». Pas de révélations inattendues, mais une attention constante aux destins individuels, aux solidarités instinctives, au pari entêté sur l’espoir. Comme dans Évangéline, l’amour triomphe du temps et des préjugés. Les Acadiens savent déjà le rôle assumé par les Micmacs (Mi’kmaqs), mais les jeunes Québécois découvriront une nation autochtone à laquelle les arrivants européens durent beaucoup.

Diane Carmel Léger, La butte à Pétard, Bouton d’or Acadie, Moncton, 2004, 121 p. ; 9,95 $.


Tihtiyas et Jean de Nathalie Gagnon, Donald Soctomah et Naomi Mitcham raconte en trois langues la rencontre entre Européens et Autochtones. Cette fois, ce sont la culture et la langue du peuple passamaquoddy qui se joignent au français et à l’anglais. Texte sobre, allusions nombreuses aux difficultés d’adaptation des arrivants. L’amitié naît entre une adolescente autochtone et un garçon d’outre-Atlantique. La jeune Passamaquoddy en profite pour rappeler la légende de l’oiseau « faiseur de vent ». Quand le jeune garçon retourne chez les siens, un échange de flûtes a lieu, symbole d’harmonie.

Nathalie Gagnon, Donald Soctomah et Naomi Mitcham, Tihtiyas et Jean, Bouton d’or Acadie, Moncton, 2004, 36 p. ; 7,95 $.


Renseigné, curieux, respectueux de ses sources, Jacques Pasquet puise à pleines mains dans la tradition des peuples nordiques. Dans Grand Nord, Récits légendaires inuit, la ligne de démarcation entre bêtes et gens est poreuse, les réincarnations se multiplient, jamais ne se brise l’accord de l’Inuit avec son environnement. L’ours blanc, comme il se doit, occupe l’avant-scène. C’est face à lui que se construisent les réputations, avec sa toute-puissance qu’il faut négocier. Pasquet raconte avec goût et efficacité. Peut-être se dépense-t-il trop en préalables et en mises en garde.

Jacques Pasquet, Grand Nord, Récits légendaires inuit, Hurtubise HMH, Montréal, 2004, 117 p. ; 10,95 $.


La maison d’éditions de l’Isatis propose dès ses premiers titres des contes de diverses origines. Auteur prolifique et féru d’histoire, Daniel Mativat, avec la collaboration de Gérard Frischeteau, présente aussitôt l’étonnant personnage de Kado le fou. Ingénieuse victoire de l’intelligence et de la ruse sur la force et la beauté. On a tort de sous-estimer Kado, malgré sa bosse et sa laideur. Subtilement équivoque, flatteur habile, Kado désamorce tous les pièges. Mativat, toujours bon conteur, use du ton propre aux légendes longtemps portées par la parole : « Marchi-marchant, le petit cheval vert… » La lecture à haute voix mettra en évidence toutes ces qualités.

Daniel Mativat et Gérard Frischeteau, Kado le fou, conte breton, L’Isatis, Montréal, 2004, 88 p. ; 9,95 $.


De la Bretagne, passons à la Bulgarie avec Sur les ailes de la lune de Christine Bonenfant et Daniela Zékina. L’heure y est à la douceur, à la compassion, à la nostalgie. Vieillir est malaisé, surtout quand la pauvreté accentue les fragilités de l’âge. Pourtant, Milena et Milouch adopteront le petit canard orphelin. Celui-ci, nanti de pouvoirs magiques, leur adoucit la vie, à tel point que les vieillards le priveront de son plumage pour l’empêcher de s’éloigner. Malheur ! Le canard perd ses moyens. Milena et Milouch, peinés et confus, chercheront ardemment à réparer leur erreur. Le récit coule comme une eau pure. Les illustrations de Daniela Zékina, d’une précision sans faille, restituent leur charme aux gens, aux choses et aux décors.

Christine Bonenfant et Daniela Zékina, Sur les ailes de la lune, conte bulgare, L’Isatis, Montréal, 2004, 76 p. ; 9,95 $.


Délires en tous genres


C’est bien connu (?), une sorcière qui perd confiance en elle-même ne terrifie plus personne. Dans Frisella la fantôme, Frisella frappe un mur de Reynald Cantin et Paule Thibault, la règle se confirme. Le turbulent Manuel, qu’il fallait assagir, prend plaisir à l’apparition nocturne du fantôme. Frisella rate donc sa mission. Dépression, inquiétude… et recul des pouvoirs magiques. Le récit est mince et pourtant échevelé. Façon efficace, en tout cas, de débarrasser les enfants de la peur des fantômes.

Reynald Cantin et Paule Thibault, Frisella la fantôme, Frisella frappe un mur, FouLire, Charlesbourg, 2004, 83 p. ; 8,95 $.


Noémie, pour la quatorzième fois, succombe à son enthousiasme dans Le voleur de grand-mère de Gilles Tibo et Louise-Andrée Laliberté. Tout commence calmement : puisque ses parents passent la soirée à l’extérieur, Noémie file chez sa grand-mère. Puis tout se brouille : la grand-mère est absente, la porte ouverte, les fleurs du jardin arrachées, l’électricité fait défaut, des bruits s’élèvent du garde-manger… Noémie alerte la planète. Les jeunes lecteurs auront pourtant peu redouté le danger. Longuet, répétitif, dilué, le récit ne maintient pas l’intérêt.

Gilles Tibo et Louise-Andrée Laliberté, Noémie, Le voleur de grand-mère, Québec Amérique, Montréal, 2004, 152 p. ; 8,95 $.


Surveiller Isabelle pendant cent quatre-vingts minutes ? Facile, disent Dominic et ses deux copains dans Un gardien averti en vaut 31 d’Alain M. Bergeron et de Sampar. À plusieurs, la surveillance n’est même plus un défi ! À peine les parents sont-ils partis qu’Isabelle déploie sa vitalité, à tel point que le trio hésite, quand la fillette disparaît, entre s’inquiéter et se reposer. Il faudra pourtant, tout à l’heure, rendre compte du mandat. Pas facile pour les gaillards d’avouer les ratés de leur surveillance. Vivant et moqueur.

Dans la douzième aventure de Klonk, Klonk contre Klonk2, l’action démarre dès la première page. Fred s’apprête à une partie de scrabble avec Agathe quand Klonk téléphone. Fred et Agathe peuvent-ils retenir leur souffle pendant trente secondes ? Réponse affirmative qui leur vaut une mission à l’autre bout du monde. Le rythme se maintiendra. Klonk, insurpassable génie, aura comme adversaire rien de moins que son propre clone. François Gravel et Pierre Pratt sauront-ils, d’une pirouette inattendue, maintenir à flots leur inimitable personnage ? Parions-le.

1. Alain M. Bergeron et Sampar, Un gardien averti en vaut 3, Soulières, Saint-Lambert, 2004, 88 p. ; 7,95 $.
2. François Gravel et Pierre Pratt, Klonk contre Klonk, Québec Amérique, Montréal, 2004, 131 p. ; 8,95 $.


Rares sont les livres qu’on lit pour leur choix de caractères. C’est le cas avec Gare au yeti ! de Geronimo Stilton et Larry Keys. Un peu comme San Antonio fascinait par le délire verbal, Geronimo Stilton émerveille par l’exubérance de la typographie. Les lignes montent ou descendent selon le moral du conteur, les épithètes sont roses ou brunes selon l’animal, le MAMMOUTH requiert des lettres plus grosses que la souris… On lit, on s’amuse, on gambade au gré de la typographie. Quant au yeti, on oublie presque qu’il devait être au centre de ce livre. Ingénieux, rafraîchissant, très peu rigoureux.

Geronimo Stilton et Larry Keys, Gare au yeti !, Albin Michel, Paris, 2004, 126 p. ; 9,95 $.


Leçons sans lourdeur


L’enfance est un lieu où s’affrontent la spontanéité et l’apprentissage. L’enfant ose, le plaisir surgit ou la déception, puis vient la conclusion. C’est donc une leçon précieuse que donne Alain Raimbault à sa fille quand il l’éloigne de la télévision pour lui suggérer de s’émerveiller. Et la jeune fille de découvrir la navigation, les chevaux, les perroquets, les amis et le grand air dans Un jour merveilleux. Alain Raimbault et l’illustratrice Caroline Merola n’interdisent rien, mais ils rendent la découverte alléchante.

Alain Raimbault et Caroline Merola, Un jour merveilleux, Pierre Tisseyre, Saint-Laurent, 2004, 56 p. ; 7,95 $.


La vache de Maurice, la belle Angélique, serait presque parfaite sans sa propension au mensonge dans La vache qui lit de Caroline Merola. Pour impressionner les animaux de la ferme, elle se concentre sur un livre dont elle ne décode rien. De là à mépriser l’entourage et à juger que le jeune Rocco, taureau de son état, est indigne d’elle, il n’y a qu’un pas. Angélique sera pourtant rattrapée par ses mensonges. L’histoire est bien menée, peuplée de personnages plausibles, finement efficace.

Caroline Merola, La vache qui lit, Soulières, Saint-Lambert, 2004, 61 p. ; 7,95 $.


Gagner à tout prix ou préférer l’amitié à la victoire ? Tel est le dilemme d’un garçon dans Simon, l’as du ballon d’Andrée-Anne Gratton et de Leanne Franson. Il excelle au soccer et tient au trophée qui couronnera le tournoi, mais doit-il écarter du jeu ceux qui jouent moins bien ? Doit-il s’associer à tel copain qui est un bon athlète et une petite brute ? À distance, les adultes observent Simon. C’est à lui de choisir les ajustements. Excellent regard sur une jeune ambition. Pédagogie exemplaire.

Andrée-Anne Gratton et Leanne Franson, Simon, l’as du ballon, Pierre Tisseyre, Saint-Laurent, 2004, 80 p. ; 7,95 $.


Jérémie fait face à un choix déchirant dans Le grand amour de Jérémie d’Yvan DeMuy et de Lyne Meloche. Il adore sa chatte Goglu, mais Caroline, la nouvelle amoureuse de son père, est allergique à tout ce qui miaule. Le cœur gros, Jérémie confie Goglu à Josée, l’amie de sa mère disparue. Caroline est émue du sacrifice que consent Jérémie et toute la nouvelle famille s’en trouve transformée. Simple, prenant, généreux.

Yvan DeMuy et Lyne Meloche, Le grand amour de Jérémie, Michel Quintin, Waterloo, 2004, 63 p. ; 7,95 $.


Les enfants ne sont pas réputés pour leur patience. Il leur faut apprivoiser le temps, compter et recompter les « dodos » pour calmer la fébrilité. Le carrousel, Un poème sur l’enfance de Hazel Hutchins et Kady MacDonald Denton vient à la rescousse des parents en expliquant le temps. La seconde dure un clin d’œil, laminute peut loger deux ou trois couplets, l’heure autorise les projets comme la construction d’un ambitieux château de sable… Quant aux termes de semaine, demois ou d‘année, ils requièrent naturellement un plus grand nombre de pages. Dessin évocateur, termes précis, apprentissage rendu agréable et abordable. Quant à la patience ainsi enseignée aux jeunes, les paris sont ouverts. Dix ou quinze « dodos », c’est quand même long !

Hazel Hutchins et Kady MacDonald Denton, Le carrousel, Un poème sur l’enfance, trad. de l’anglais par Marie-Andrée Clermont, Scholastic, Markham, 2004, 30 p. ; 8,99 $.


Place à l’envol


La poésie, que les muses en soient remerciées, prend place dans la littérature destinée aux jeunes. Il n’est pas dit, toutefois, que le matériel proposé aux jeunes soit toujours adapté. La poésie de Guillevic, par exemple, promet fantaisie et beauté, mais l’enfant laissé à lui-même reculera peut-être devant l’effort. Certes, le conte offert à la fin de Pas si bête ! jette un éclairage précieux, mais l’adulte devra intervenir pour que les poèmes, comme celui-ci sur le geai, deviennent abordables : « Tu criais au-dessus d’un gouffre / Où tous les bois s’engloutissaient. / Il n’y a pas que toi qui souffres, / Mais tant crier, c’est de l’excès ».

Guillevic, Pas si bêtes !, Seghers, Paris, 2004, 63 p. ; 10,95 $.


Poète lui aussi, Jacques Roubaud dédie à chaque animal un sonnet plutôt moqueur dans Les animaux de tout le monde. Il expliquera d’ailleurs, avec finesse et clarté, ce qu’est un sonnet ; la leçon est si séduisante que bien des jeunes stylos voudront relever le défi. « Le crocodile n’a qu’une idée / Il voudrait dévorer Odile / qui habite près de son domicile / elle est tendre et dodue à souhait. » Heureusement pour sa survie, la fille est prudente et ne s’approche pas de l’eau : «… et c’est seulement dans ses rêves / que le crocodile croque Odile ». L’enfant rira du calembour et l’adulte songera à apparenter le crocodile et le séducteur.

Jacques Roubaud, Les animaux de tout le monde, Seghers, Paris, 2004, 96 p. ; 10,95 $.


Passons à la peinture. Marie Barguirdjian Bletton offre aux jeunes une autre de ses « petites histoires de l’art ». Après Paul-Émile Borduas, Kandinsky et Dans le gris. La méthode demeure la même, ingénieuse et discutable. Autant il est légitime d’interpréter librement une toile abstraite, autant il est hasardeux d’ériger le filtre personnel en lecture objective. Certes, Les 400 coups présentent la lecture de Marie Barguirdjian Bletton comme une vision personnelle ; cela ne fait pourtant pas disparaître tous les risques. Ne vaudrait-il pas mieux apprendre aux jeunes à se laisser imprégner par les abstractions ?

Marie Barguirdjian Bletton, Dans le gris, Les 400 coups, Montréal, 2004, 32 p. ; 19,95 $.


Collectifs novices et professionnels


Écrire n’est pas un plaisir réservé aux ermites. Les collectifs en témoignent. Ils proviennent autant des tout jeunes que des écrivains rompus à l’écriture. Le Père Noël est allergique, par exemple, résulte d’un travail d’équipe dont on admirera la spontanéité et l’intelligence pédagogique. Les élèves de 2e année de l’école internationale Saint-Sacrement ont été conviés à affronter un à un les défis de la création. La fraîcheur du texte et des illustrations prouve éloquemment que le cadre n’a en rien brimé la liberté d’expression. Expérience qui servira sûrement de repère.

Les élèves de 2e année de l’école internationale Saint-Sacrement, Le Père Noël est allergique, Va bene, Québec, 2004, 20 p. ; 8,95 $.


Sous la gouverne éclairée de Michel Lavoie, un collectif s’exprime, formé d’auteurs plus aguerris. Le thème ? Les Mensonges ! Ceux qui contaminent les collectivités autant que les personnes. Comme dans tout collectif, le bon côtoie le magnifique, le banal s’insinue à côté du pénétrant. La moyenne, pourtant, impressionne. On admirera, par exemple, qu’un jeune auteur sache que l’armée de Staline a menti aux Polonais et assisté placidement depuis l’autre rive de la Vistule à l’embrasement du ghetto de Varsovie.

Sous la dir. de Michel Lavoie, Mensonges !, Vents d’Ouest, Gatineau, 2004, 148 p. ; 9,95 $.


L’informatique titille l’imaginaire de ce temps. Les écrivains québécois pour la jeunesse en sont si conscients que leur collectif, rédigé sous la direction de Marie-Andrée Clermont, s’intitule Virtuellement vôtre et que plusieurs de leurs nouvelles signalent les risques du clavardage. L’ordinateur demande grâce, les extra-terrestres se faufilent dans les tracas humains, un vilain virus se plaint de la lutte lancée contre lui, les acteurs virtuels répondent à l’invitation trompeuse qui leur promet vedettariat et richesse, etc. La qualité moyenne des nouvelles est élevée. Il est fascinant que conteurs (et conteuses) traitent du virtuel comme s’il avait en peu d’années marqué leur façon de voir et d’écrire.

Sous la dir. de Marie-Andrée Clermont, Virtuellement vôtre, Vents d’Ouest, Gatineau, 2004, 213 p. ; 10,95 $.


Drames intérieurs


La popularité du virtuel n’éteint pas les battements du cœur humain. Dans Un cœur en exil, l’excellente Josée Pelletier revient à son attachante Joëlle. La jeune fille, on le sait, a résisté à son père et quitté milieu et famille par amour pour Colin. Quand celui-ci réclame une période de recul, Joëlle subit une solitude cruelle. Elle, dont la mère n’a rien fait pour amadouer le père, doit apprivoiser le mutisme, bien physique celui-là, de la vieille Corinne chez qui Colin l’a logée. Récit chaleureux, émouvant, intelligent auquel Josée Pelletier donnera assurément une suite.

Josée Pelletier, Un cœur en exil, Vents d’Ouest, Gatineau, 2004, 179 p. ; 10,95 $.


Autre récit de Josée Pelletier, Peau d’Anne fait pénétrer dans un univers étouffant. Enceinte malgré elle dès ses treize ans, Anne choisit d’élever son enfant. Ses parents, secoués puis secourables, lui allègent la vie, mais tout n’est pas réglé pour autant. Anne a beau changer d’école et de milieu, les indiscrétions sont inévitables. L’ami Pierre apprendra-t-il que le petit Christophe n’est pas le frère mais le fils de la jeune fille ? L’analyse des sentiments, la surenchère des générosités, la méchanceté fière de son fiel, tout cela agit avec force. Écrire à ce rythme et avec autant de justesse vaut à Josée Pelletier une grande admiration.

Josée Pelletier, Peau d’Anne, Soulières, Saint-Lambert, 2004, 164 p. ; 9,95 $.


Le voyage de Robert Blake, farci de bon vouloir, ne convaincra que qui veut l’être. Un gourou bas de gamme distribue ses paraboles. Il ignore qu’une enfant n’apprend pas en quelques heures les secrets de l’existence. L’ensemble sonne comme un sermon candide et prétentieux. Heureux encore que Blake sache s’arrêter à un doigt de la pire « croissance personnelle » et que son Monsieur Jacquot se satisfasse de notions mal circonscrites. Probablement inoffensif.

Robert Blake, Le voyage, 9e jour, Saint-Laurent, 2004, 135 p. ; 14,95 $.


Dans l’univers des grands


Peut-être parce que les sociétés accouchent de cultures différentes, deux titres de Gallimard attirent l’attention : Soldat Peaceful1 de Michael Morpurgo et Une idée fixe de Melvin Burgess, tous deux traduits de l’anglais.

Michael Morpurgo est un magnifique conteur. Il rend tangibles, depuis l’Angleterre profonde, l’attachement de deux frères avec l’attendrissante Molly, la pression militariste exercée sur les adolescents anglais entre 1914 et 1918, la persistance d’une féodalité anachronique et brutale, le machisme de seigneurs imbus d’eux-mêmes et d’officiers sadiques. Le récit roule, implacable et émouvant. Une malédiction menace les sentiments les plus naturels et l’on renonce presque à la vie simple et tranquille. La surprise, c’est de voir surgir en pleine « littérature jeunesse » un texte aussi puissant.

La surprise est autre avec Une idée fixe2 de Melvin Burgess. L’idée fixe, c’est le sexe. Dino, Ben et Jon ne rêvent que de cela. Conversations, calculs, défis, secrets, tout part de la frénésie sexuelle et y revient. Banal ? Peut-être dans la vie concrète, mais pas dans la littérature offerte aux jeunes d’ici. Dans Une idée fixe, les choses sont dites, crûment, salement, hideusement, comme si des adolescents devaient d’abord déprécier le sexe avant de l’affronter. Burgess, peut-être pour prouver qu’il dira tout le plus brutalement possible, entame son récit avec un jeu du plus parfait mauvais goût. À chacun de dire à haute voix avec qui il s’accouplerait : la clocharde ou la laide, etc. La suite sera plus sereine : les premières pages franchies, les trois garçons renoncent au bluff et affrontent le sexe imprévisible. Début répugnant. Burgess voulait peut-être montrer le fossé qui sépare le jeune prétentieux en rut de l’humain raboté par l’amour et rejoint par les responsabilités. Si telle était la démarche, elle est réussie. Ce qui déroute le plus, c’est la verdeur du propos dans un livre adressé aux jeunes.

1. Michael Morpurgo, Soldat Peaceful, trad. de l’anglais par Diane Ménard, Gallimard, Paris, 2004, 190 p. ; 25,50 $.
2. Melvin Burgess, Une idée fixe, trad. de l’anglais par Laetitia Devaux, Gallimard, Paris, 2004, 302 p. ; 21,95 $.


 

 

Publié le 22 novembre 2004 à 14 h 42 | Mis à jour le 6 mai 2015 à 20 h 45