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L’entrée en société

S’il est agréable de retrouver dans la littérature destinée aux jeunes les ingrédients classiques de fantaisie, de magie et de mystère, c’est une joie nouvelle que de voir la musique, la peinture, le théâtre intervenir formellement dans cet univers. Constatons aussi, avec des sentiments partagés, que des préoccupations qui, comme la guerre, émergeaient prudemment dans cette littérature s’expriment maintenant avec plus d’audace et disent sans euphémisme les laideurs du monde.


S’apprivoiser


La rondelette figure de Caillou est suffisamment familière pour qu’on en sache le magnétisme. Venant de ce personnage, la leçon de socialisation s’accepte mieux. C’est à moi1 de Joceline Sanschagrin montre à l’enfant que ce qui appartient à Caillou peut intéresser Philippe et vice-versa. Même la maman de Caillou peut consoler Philippe et jouer avec lui sans que Caillou ne soit dépossédé à jamais. L’échange requiert cependant un apprentissage et la bouderie fait partie des étapes prévisibles. Dans Le pique-nique2 de Michel Bélair, l’atmosphère est différente : on découvre la nature en famille. Les stéréotypes ne sont cependant pas disparus et, bien sûr, c’est la petite fille qui pleure à cause du tonnerre et les vaillants garçons qui combattent l’orage. À charge de revanche, espérons-le. Il est bien court, hélas ! le temps des comptines. Très vite, trop vite, l’habitude se prend d’écouter plutôt que de chanter. Jocelyne Laberge dans Croque-musique3 vise sans doute à retarder cette échéance. Un objectif attire tout de suite l’attention : amuser, faire rire, partager l’humour. Un autre, cependant, suit de près : aider l’enfant à lire et à chanter les signes musicaux. À peine la comptine est-elle terminée qu’une seconde version se présente où les notes de la gamme remplacent les mots. Méthode pédagogiquement séduisante, d’autant que la présentation est soutenue par quelques-uns des meilleurs dessinateurs qui soient.

1. Joceline Sanschagrin, Caillou, C’est à moi, Chouette, Montréal, 2002, non paginé ; 7,99 $.
2. Michel Bélair et CINAR, Caillou, Le pique-nique, Chouette, Montréal, 2002, non paginé ; 5,99 $.
3. Jocelyne Laberge, Steve Beshwaty, Marie-Louise Gay, Stéphane Jorisch et Mireille Levert, Croque-musique, 20 comptines pour chanter et danser, Dominique et compagnie, Saint-Lambert, 2001, 48 p. et un CD ; 24,95 $.


La société voisine


L’entrée d’un enfant en société est souvent facilitée par la présence d’un animal familier. Le contact s’établit mieux si l’animal est vulnérable, menacé par plus fort que lui, égaré. L’enfant inverse alors le type de relation que la vie lui a imposé jusque-là : c’est lui qui défend, protège, soigne. Et lui, contrairement aux adultes prompts aux interdits, abolit sans vergogne les limites et les usages. La soupe aux vers de terre de Josée Corriveau est, à cet égard, exemplaire. L’oisillon n’aura pas à se lamenter longtemps avant que Flavie s’emploie à le sauver. Elle recourra aux ornithologues du quartier, amateurs ou patentés, elle pestera contre ce voisin qu’elle soupçonne de détester tout ce qui porte plume et, surtout, elle se fera, sans haut-le-cœur, cuisinière pour oiseau. Avant que la soupe de Flavie produise tous ses effets, les jeunes lecteurs auront eu droit à la danse des jugements téméraires et aux alternances du découragement et de l’espoir. Dessin charmant.

Josée Corriveau et Isabelle Charbonneau, La soupe aux vers de terre, Pierre Tisseyre, Montréal, 64 p. ; 7,95 $.


Dans Corneille et compagnie, t. 2, Chiots recherchésles aventures se poursuivent. Mère et portée sont disparues sans qu’on ne sache s’il s’agit d’un caprice de la pourtant maternelle Corneille ou d’une intervention malveillante d’un inconnu. On réunira des bataillons de bénévoles, on explorera la plage, on jettera un œil inquiet sur la voie ferrée et, bien sûr, on pleurera beaucoup. Le récit est prenant, mais aurait sans doute reçu de souhaitables resserrements si l’auteure, Geneviève Amyot, avait vécu. Ce deuxième tome se termine d’ailleurs sans conclusion et sans même que nous soit promise l’élucidation du mystère.

Geneviève Amyot, Corneille et compagnie, t. 2, Chiots recherchés, Trois, Laval, 2000, 153 p. ; 9,95 $.


Dans Le grand duc, Josée Ouimet, qui puise ses sujets aussi bien dans l’imaginaire que dans les fiables manuels d’histoire, décrit les soins donnés à Oscar, grand rapace à la mémoire infaillible, par des ornithologues. La navigation pour approcher son repère n’est pas de tout repos, le blessé hésite à faire confiance à l’espèce humaine. Beau contact entre l’enfance et le grand duc, même si on peut se demander si des ornithologues auraient emmené autant de jeunes avec eux dans une expédition aussi délicate. Je fais confiance à l’auteure.

Josée Ouimet et Romi Caron, Le grand duc, De la paix, Saint-Alphonse-de-Granby, 2002, 72 p. ; 7,95 $.


Avec La chaîne alimentaire, Bobbie Kalman poursuit son minutieux travail d’initiation à la logique de l’environnement. La science est là qui veille, mais elle ne conduit pas à la sécheresse du ton ni au jargon inabordable. L’auteur, sans lasser son jeune scientifique, redit patiemment les mêmes choses, photographie, schémas et principes à l’appui. Chacun, carnassier ou végétal, charognard ou herbivore, trouve sa place dans les systèmes et les réseaux. Se dégage de la description l’image d’une nature équilibrée par le jeu d’instincts implacables et complémentaires.

Bobbie Kalman, La chaîne alimentaire, trad de l’anglais par Nathalie Liao, Banjo, Mont-Royal, 2002, 32 p. ; 8,95 $.


La fantaisie et son dû


Il serait contre nature que la littérature destinée aux jeunes ignore leur besoin de fantaisie gratuite, de délire désordonné et sans conséquence autre que le rire. La chatte Solo bénéficie, comme tous les êtres de sa génération, des conseils maternels, mais elle aussi se lasse des parcours familiers. Ses explorations la mèneront vers des chantiers peu fréquentés par les chats et la mettront en contact avec une jeune marmotte contre laquelle on l’a mise en garde. La jeune Solo sortira de ses imprudences probablement convaincue, comme les jeunes lecteurs de Solo chez Monsieur Copeau, qu’il faut recommencer.

Lucie Bergeron et Joanne Ouellet, Solo chez monsieur Copeau, Québec Amérique, Montréal, 2002, 72 p. ; 7,95 $.


Dans Une journée à la mer, Denise Paquette combine la sécurité de la vie quotidienne et l’inattendu des vacances. Le sable, la mer, la baignade, le pique-nique détendent la famille. Quant au chien Ricou, il mène ses propres explorations, comme si, lui aussi, il détestait la routine. En somme, une agréable diversion, sans drame, sans tension. Le texte, rythmé, imite la simplicité des comptines, tandis que Ricou, sans s’en rendre compte, refait surface comme un refrain. Le dessin, lui aussi, apaise à la manière de vacances réussies.

Denise Paquette et Denise Bourgeois, Une journée à la mer, Bouton d’or Acadie, Moncton, 2002, 24 p. ; 7,95 $.


Avec Louise Bombardier, le théâtre s’intègre à la littérature proposée aux jeunes de façon parfaitement harmonieuse. Le point de départ de Contes-Gouttes ressemble à ce qu’observent de nombreux parents à l’heure du coucher de la progéniture. Tout est prétexte à sursis. Quand les excuses sont épuisées et que le sommeil de Pierre tarde encore à venir, l’ourson Arthur prend les commandes. Il ne lésine d’ailleurs pas sur les moyens, car… il avale Pierre ! Celui-ci demandera qu’on l’aide à quitter ce lieu un peu étroit, ce qui le mettra en contact avec de sympathiques personnages et le fera vivre aux confins du rêve et du conte.

Louise Bombardier, Contes-Gouttes, Lanctôt, Montréal, 2002, 50 p. ; 10,95 $.


Dans Le soufflé de mon père, l’impensable s’impose comme mode de penser, l’impossible survient, le farfelu bouscule le quotidien. Plaisir garanti à ceux qui n’ont pas encore réduit le réel à la grisaille. Pourquoi, en effet, le père de famille ne débarquerait-il pas avec sa tribu dans un restaurant résolument fermé et n’y préparerait-il pas son plat préféré, le célèbre soufflé au homard ? Tant pis s’il manque quelques ingrédients : les fermes voisines prêteront qui la vache qui le silo à grains. Et pourquoi le hasard n’ajouterait-il pas un peu d’ambiance en invitant un cirque et ses animaux exotiques ? Un beau délire d’Alain Raimbault servi par le dessin débridé de Daniel Dumont.

Alain Raimbault et Daniel Dumont, Le soufflé de mon père, Soulières, Saint-Lambert, 2002, 60 p. ; 7,95 $.


Annabelle, fillette à la conscience heureuse et étale, consent enfin à quitter ses pinceaux et sa gouache pour passer au bain. Comme elle adore les bulles, elle vide la bouteille de bain moussant et s’agite jusqu’à faire surgir Le monstre de mousse. N’écoutant que son courage, Annabelle le combattra et le fera disparaître en tirant le bouchon du bain. Désormais propre, elle s’endormira avec la conviction qu’elle a ainsi sauvé la vie de sa mère. Complicité efficace entre un texte intelligent de Manon Berthelet et farci de clins d’œil et un dessin à la hauteur.

Manon Berthelet et Benoît Laverdière, Le monstre de mousse, Banjo, Mont-Royal, 24 p. ; 7,95 $.


Intuitions trompeuses ou fécondes


Les enquêtes juvéniles foisonnent, car percer les mystères est un besoin qui se manifeste tôt dans l’existence. Dans cette veine, Ma mère est une extraterrestre de Sylvie Desrosiers décrit finement l’étonnement mêlé d’inquiétude qui saisit les jeunes devant certains comportements adultes. S’extasier devant la beauté des étoiles, serait-ce la preuve que l’adulte a déjà habité un lointain univers ? La capacité maternelle de distinguer l’authentique mal de ventre du prétexte à paresse, serait-ce un don octroyé aux gens issus d’une planète inconnue ? La réalité, on s’en doute, donnera une explication rassurante à des indices temporairement stellaires.

Sylvie Desrosiers et Leanne Franson, Ma mère est une extraterrestre, La courte échelle, Montréal, 2002, 64 p. ; 8,95 $.


Dans L’enlèvement de la mère Thume (Laurent Chabin), Donatien et Justine, malgré l’expérience acquise au cours de leurs précédentes aventures, succombent encore à l’attrait des conclusions apocalyptiques. L’absence de leur amie, la mère Thume, prouve, selon eux, qu’il y eut enlèvement. Et si un étranger surgit qui s’intéresse au petit singe de leur amie, il subira sans avertissement l’assaut des deux jeunes justiciers. Quand la clarté se fera, les deux personnages se promettront de ne plus jamais conclure aussi vite. Promesse fragile sans doute.

Laurent Chabin et Denis Goulet, Les mystères de Donatien et Justine, t. 4, L’enlèvement de la mère Thume, Boréal, Montréal, 2002, 56 p. ; 8,95 $.


Quand Hugo et son copain Octave se lancent dans la chasse au trésor organisée par l’école, leurs chances de l’emporter sont médiocres. Hugo, qui voit grand, déforme tout ce qu’il entend et côtoie les indices les plus révélateurs sans les voir. Leur enquête, désordonnée au point de ne plus savoir ce qu’elle cherche, bifurquera vers l’hypothétique Trésor de Zanlepif (Andrée-Anne Gratton). Reste à savoir si la témérité mérite une récompense et si la chance rescape les détectives erratiques. Échevelé et frais.

Andrée-Anne Gratton et Christian Daigle, Le trésor de Zanlepif, Boréal, Montréal, 2002, 128 p. ; 8,95 $.


Cristale Carton a beau n’avoir que neuf ans, elle refuse de laisser l’alphabet déterminer son habillement, sa nourriture, son quartier. Pourquoi, malgré ses initiales « C » et « C », ne pourrait-elle pas manger autre chose que des carottes et des concombres et fréquenter d’autres jeunes que les Clémence et les Caroline ? Commence ainsi La croisade de Cristale Carton de Christine Eddie. Avec finesse, la jeune personne négocie avec son environnement et redéfinit l’équilibre entre la règle et ses préférences personnelles.

Christine Eddie et Sophie Casson, La croisade de Cristale Carton, Hurtubise HMH, Montréal, 2002, 80 p. ; 8,95 $.


Un monde à remodeler


Reprenant du service 25 ans après sa première publication, Émilie la baignoire à pattes de Bernadette Renaud séduit toujours autant. Parce que la mode lève le nez sur les baignoires à pattes, Émilie est mise au rancart. Émue, la fée Porcelaine lui accorde le privilège de se déplacer et de chercher une maison accueillante. Émilie trouve preneur, mais elle s’étonne du rôle tout nouveau qu’on lui impose. Superbe récit et fée persuasive.

Bernadette Renaud, Émilie la baignoire à pattes, Québec Amérique, Montréal, 2002, 96 p. ; 8,95 $.


Sur l’île Bizarre, on applique les critères de la Beauté monstre (Carmen Marois). Ils étonnent quelque peu : fainéantise, quinze repas par jour, surplus de poids. Tara, mince et jolie, consentira aux sacrifices requis. Le jour vient, cependant, où l’arrivée d’Arthur change tout. Le beau jeune homme préconise, lui, une évaluation radicalement différente de la beauté. Tara s’adaptera encore, mais que la vie est instable !

Carmen Marois et Anne Villeneuve, Beauté monstre, Soulières, Saint-Lambert, 2002, 94 p. ; 7,95 $.


Gaspar n’a pas la vie facile, car ses cousins sont des lutinsà l’humour dévastateur. Ils compliquent l’adaptation de l’enfant à sa nouvelle famille. Heureusement, la grand-mère veille. Elle enseignera à Gaspar ce qu’il faut de magie pour survivre en pareil environnement. Dans Mes cousins sont des lutins, Susanne Julien dose avec finesse la taquinerie, l’étourderie, le besoin de sécurité.

Susanne Julien et François Thisdale, Mes cousins sont des lutins, Pierre Tisseyre, Montréal, 2002, 64 p. ; 7,95 $.


Malourène est amoureuse, annonce Laurent Chabin. En soi, c’est une bonne nouvelle, à condition, cependant, que le prince charmant y mette un peu du sien. Ce n’est pas le cas. Le monsieur ne parle pas, son humeur demeure sombre et son intérêt pour Malourène est nul. Le mystère se dissipera, mais Malourène devra se résigner à aimer son prince autrement. Laurent Chabin démontre ici que même les mythes les mieux enracinés peuvent s’inverser. En dire plus long déflorerait le conte.

Laurent Chabin et Jean Morin, Malourène est amoureuse, Michel Quintin, Montréal, 2002, 64 p. ; 7,95 $.


Les pays des grands

L’entrée en société place les jeunes devant leurs pairs, mais aussi devant les mondes des grands.


Le voyage à l’envers1 dévoile la recherche d’une connivence entre diverses enfances. D’un côté, celles de grands artistes ; de l’autre, celles des jeunes lecteurs. Qui était Pablo Picasso enfant ? De quels chocs surgit le regard particulier qu’il ne cessa de porter sur les formes, les couleurs, les choses et les gens ? Le doigté de Marie-Danielle Croteau et la palette de Jean-Marie Benoît répondent en offrant de belles et plausibles hypothèses.

C’est jour de fierté quand, pour la première fois, les parents de Paulo lui accrochent au cou la clé de la maison, symbole de leur confiance. Mais voilà que la clé tombe dans une bouche d’égoût. Diverses complicités se noueront pour récupérer la clé vagabonde et la fierté du jeune personnage reviendra en force. L’histoire d’Une clé pour l’envers du monde2 aurait pu s’arrêter là. Josée Plourde, avec finesse, en a décidé autrement : si le monde souterrain que Paulo a parcouru pour retrouver sa clé l’a enthousiasmé, l’idée de visiter à son tour ces catacombes terrifie le père de Paulo. Rencontrer les grands, c’est aussi découvrir leur fragilité.

1. Marie-Danielle Croteau et Jean-Marie Benoît, Le voyage à l’envers, Les 400 coups, Montréal, 2002, non paginé ; 9,95 $
2. Josée Plourde et Linda Lemelin, Une clé pour l’envers du monde, La courte échelle, Montréal, 2002, 64 p. ; 8,95 $.


Le titre révèle le personnage : L’oncle l’ours est renfermé, bourru, solitaire. La famille ne prend plus la peine de l’inviter à ses réunions. Plus intuitive, l’enfant imagine l’oncle autrement. Elle cesse de le redouter, s’intéresse à ce qu’il fait, goûte à ses recettes. Il parle peu, certes, mais que de secrets il possède ! Tout n’est pas limpide dans ce récit de Judith LeBlanc, mais pourquoi l’imagination ne jouirait-elle pas de la liberté ?

Judith LeBlanc et Pierre Gauthier, L’oncle l’ours, Le Loup de Gouttière, Québec, 2002, 48 p. ; 6,95 $.


Fred fait de son mieux pour accueillir et aimer la petite sœur que ses parents viennent d’adopter, mais ce n’est pas chose facile. Élodie n’a que trois ans à son arrivée et Fred, douze ans, déteste qu’on touche à sa batterie. Ils se rejoignent pourtant dans l’insécurité : les deux se demandent s’ils sont aimés et si c’est pour toujours. Avec tact et naturel, le récit d’Elle s’appelle Élodie (Marthe Pelletier) apaise les tensions.

Marthe Pelletier et Rafael Sottolichio, Elle s’appelle Élodie, La courte échelle, Montréal, 2002, 96 p. ; 8,95 $.


Avec Marius, Latifia Alaoui M. ose aborder avec maturité le thème délicat des gardes partagées et de l’orientation sexuelle. Une semaine, Marius apprend à coexister avec le nouvel amoureux de sa mère ; la suivante, c’est à l’amour de deux hommes qu’il est confié. Il a la sagesse de « préférer » les deux situations, mais il ne trouve pas toujours la compréhension souhaitable quand il proclame à haute voix et sans honte l’orientation sexuelle de son père. Audace et bon goût.

Latifa Alaoui M. et Stéphane Poulin, Marius, Les 400 coups, Montréal, 2001, non paginé ; 12,95 $.


J’avoue mon ambivalence face au terrible album que Pef intitule Une si jolie poupée. Autant je souhaiterais que l’album rejoigne tous les adultes, autant je m’interroge sur l’effet que peut produire sur une jeune imagination l’idée que des jouets soient mis au point pour estropier des enfants. J’ai peu d’illusion sur la bête humaine, mais faut-il montrer et faire craindre aux enfants les si belles poupées de Pef ?

Pef, Une si jolie poupée, Gallimard, Paris, 2001, 30 p. ; 15,95 $.


L’humour des transitions


Michel Lavoie connaît si bien le jeune public que je n’exprimerai pas de réserves quant à ceux de ses livres qui carburent à l’humour. Je préfère ses livres plus posés, plus « attentifs », plus tendus, tel L’amour à la folie, à ceux où il s’abandonne à l’effervescence, mais ses tirages me donnent tort. J’aime, en tout cas, sa façon d’admettre (?) qu’un grand de douze ans n’est pas encore tout à fait un grand de treize ans et qu’il faut donc, pour faire plaisir aux personnes dites sérieuses, réserver certains chapitres à ceux et celles qui ont atteint l’âge et la maturité requis. On sent bien que Michel Lavoie se moque des compartimentations autant que le font les jeunes qu’on prétend y loger. Donnons-leur raison.

Michel Lavoie, L’amour à la folie, De la paix, Saint-Alphonse-de-Granby, 2002, 100 p. ; 8,95 $.


Les mondes inquiétants

Le récit magique et inquiétant a peut-être conquis plus vite son public que la maturité. C’était partie remise, car la qualité des récits progresse maintenant à pas de géants.


La nuit de tous les vampires (Sonia K. Laflamme), par exemple, excelle à faire monter la tension à son paroxysme et sait s’arrêter aux portes du mystère. Les traits classiques du vampirisme sont vite relevés par la narratrice, mais ils ne sont pris au sérieux ni par la famille de la fiancée ni par les policiers. La tension est créée, le drame inévitable. Le comte roumain reviendra.

Sonia K. Laflamme, La nuit de tous les vampires, Vents d’Ouest, Hull, 2002, 144 p. ; 9,95 $.


Nadya Larouche possède l’art précieux de ne pas dénouer les énigmes qu’elle pose. Son dernier livre, paru sous le titre Une nuit à dormir debout, se ferme sans que la raison ait répandu ses clartés rassurantes. Que s’est-il passé exactement cette nuit-là ? Pourquoi les deux rivaux qui tournent autour d’Émilie ont-ils soudainement changé d’identité et reproduit l’affrontement légendaire des deux amoureux qui ont autrefois courtisé Rébecca ? Pourquoi Émilie s’est-elle laissée entraîner elle aussi hors du temps ? Le récit chevauche deux époques, les entrecroise et s’achève sans que les repères quotidiens aient retrouvé leur emprise. Du beau travail.

Nadya Larouche, Une nuit à dormir debout, Vents d’Ouest, Hull, 2002, 128 p. ; 9,95 $.


Dans Un voyage de sagesse, Guy Sirois avait éloquemment démontré son aptitude à inventer un monde différent et à lui conférer cohérence et étrangeté. Horizons blancs confirme ces dons et enferme lui aussi le lecteur dans une culture radicalement différente et pourtant menacée par les mêmes vertiges. L’écriture de Guy Sirois agit sans effets spéciaux : elle raconte sobrement et l’on adhère à ses affirmations. Il est dommage, cependant, que l’on présume le lecteur déjà au courant de ce qui s’est produit précédemment.

Guy Sirois, Horizons blancs, Médiaspaul, Montréal, 2002, 176 p. ; 9,95 $.


Je réservais pour la conclusion L’empire couleur sang de Denis Côté. Non seulement parce que son auteur poursuit inlassablement une œuvre aux facettes multiples, mais parce qu’il accède ici, du moins quant au travail que je connais de lui, à un nouveau palier. Certes, en mettant à contribution des figures aussi connues que Jules Verne, Louis-Joseph Papineau, Alexandre Dumas et Cagliostro, Denis Côté aurait pu verser dans la facilité et emprunter à l’histoire portraits et raccourcis. Il a évité ce piège. L’essentiel de sa réussite, en effet, consiste à jeter entre des lieux et des personnages connus un filet de liens inventés qui doivent tout au surnaturel. Il façonne ainsi une épopée aussi articulée que l’histoire des manuels. Autre mérite, il donne aux jeunes générations le goût de rencontrer la sulfureuse Milady d’Alexandre Dumas, d’admirer Orson Welles incarnant Cagliostro dans Black Magic, d’entendre les grands mythes égyptiens de la mort, du démembrement et de la réincarnation. Denis Côté a su inventer des liens entre des pans de l’histoire et il a eu l’humilité de s’effacer devant les grandes figures du passé.

Denis Côté, L’Empire couleur sang, Hurtubise HMH, 2002, 344 p. ; 15,95 $.


Récolte diversifiée. 


 

 

Publié le 11 juin 2003 à 10 h 27 | Mis à jour le 1 mai 2015 à 11 h 29