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De quoi envier la jeunesse

Bien des adultes affirment, avec ce qu’ils croient être une humble crainte, qu’ils n’auraient pas le courage d’affronter ce qui attend les jeunes d’aujourd’hui. Ils prétendent donc ne pas les envier… jusqu’à ce qu’ils tombent en arrêt devant ce que la littérature leur offre présentement. Là, le ton change ; on aimerait rajeunir et recommencer à lire. Quelle chance est la leur !


Savais tu?Une série qui s’étoffe


Le Raton Laveur constitue un bon déclencheur pour cette inavouable envie des adultes. Paul Roux parvient, par exemple, grâce à un sympathique et turbulent Ernest, à initier les enfants à un grand mot et à une foisonnante réalité : les pictogrammes1. Ernest renouvelle gaillardement la panoplie des pictogrammes et déclenche une assez belle pagaille. Puis, il s’endort avec un sourire désarmant de candeur.

Sophie-Luce et André Rivest, quant à eux, laissent la jeune Camille se prendre pour une princesse et rêver d’un empire où toute la famille se plierait à ses caprices. Cléopâtre n’aurait pas étalé plus d’exigences. Avec le sourire, maman et papa rappelleront à cette chère Camille que, en bonne logique, il n’y a de princesse que si existent d’abord une reine et un roi. Eux aussi, hélas ! ont quelques droits. Le retour au réel se fait quand même en douceur2.

Michel Luppens et Benoît Laverdière racontent bellement l’histoire d’une Nunuche dont les autres oiseaux, le corbeau Plumeau, et surtout une maman coucou, exploitent la naïveté3. Les vérités de l’histoire naturelle y trouvent leur compte, mais elles n’empêchent pas les auteurs d’y ajouter la fantaisie. Le corbeau, qui attendait sa revanche depuis l’antique fable de La Fontaine, en profite pour jouer au bébé coucou le tour que lui avait joué le renard.

1. Pictogrammes en folie, par Paul Roux, Le Raton Laveur, 2000, 22 p. ; 7,95 $.
2. Camille 1re, par Sophie-Luce et André Rivest, Le Raton Laveur, 2000, 24 p. ; 7,95 $.
3. Un drôle d’œuf de Pâques, par Michel Luppens et Benoît Laverdière, Le Raton Laveur, 2000, 24 p. ; 7,95 $.


Quand texte et dessin convergent

Il arrive que des albums destinés aux enfants soient si joliment illustrés qu’on ne sache plus ce que vaut le texte. Trois albums superbes réussissent l’exploit de combler à la fois l’œil et le cœur. Texte et dessin sont de haut niveau.


La Princesse Isabeau et le Chevalier inconnu marque l’abolition de bien des frontières : celle qui sépare notre temps de l’époque des belles princesses ou encore celle qui départage rêve et logique. Une fois abrogées ces compartimentations, dont les enfants n’ont d’ailleurs nul besoin, il devient même possible aux chevaux de signer des lettres mystérieuses et à une princesse de ne pas tout dire à son roi de père. Il est normal, alors, que le dessin bouscule les marges et ose renouveler la perspective.

La Princesse Isabeau et le Chevalier inconnu, par Samuel Lautru et Frédéric Pillot, Les 400 coups, Montréal, 2000, 40 p. ; 15,95 $.


L’été de la moustache fait cheminer côte à côte ou en contrepoint deux modes aussi imprévisibles l’une que l’autre : celle des chapeaux et celle de la moustache. D’où vient qu’une saison rende la moustache presque obligatoire et que la suivante la dévalorise ? Et pourquoi les chapeaux, hier indispensables, perdent-ils tout à coup la faveur populaire ? Deux amis, dont les commerces dépendent des caprices de ces deux modes, s’inquiètent, s’entraident, réfléchissent. La fantaisie est partout, dans la générosité du dessin comme dans la finesse du texte, mais elle n’interdit pas au lecteur de conclure comme les deux amis : avec bon sens. La mode prend du plomb dans sa suffisance, la liberté prend du galon.

L’été de la moustache, par François Gravel et Anatoli Burcev, Les 400 coups, Montréal, 2000, 48 p. ; 12,95 $.


Quatre magnifiques récits, servis par un dessin aérien et poétiquement naïf, font du Village aux infinis sourires un recueil exemplaire. Le dépaysement est complet, aussi oriental que possible, mais il prend la couleur de l’amitié plutôt que celle d’un exotisme de pacotille. Tout simplement, on vit dans ce village autrement, on se résigne plus facilement aux humeurs de ceux qui commandent de plantureux repas qu’ils oublieront de consommer, on accepte la vie sans exiger d’elle une parfaite connivence avec ses préférences personnelles. Cela comporte comme avantage, entre autres, que le grand-père qui croyait tout savoir des cerfs-volants doit avouer qu’il en sait aussi peu que la jeune génération. Un plongeon dans l’art de vivre.

Le village aux infinis sourires, par Barrie Baker et Stéphane Jorisch, trad. Michèle Marineau, Les 400 coups, Montréal, 2000, 48 p. ; 12,95 $.


L’inconnu et ses multiples avenues


La littérature destinée aux jeunes n’hésite plus à les suivre dans leurs quêtes imprévisibles et incessantes, ni même à les devancer dans ce qu’ils osent à peine entrevoir. À l’occasion de la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur, Cécile Gagnon a redonné vie, sur un ton juvénile mais sans trahir le contenu classique de ces contes, à Rose Latulippe et à la chasse-galerie. Pas de référence savante, ni de recréation faussement folklorique, mais simplement le petit quelque chose qui conduira les jeunes lecteurs à aimer, à admirer, à interroger la légende… et donc à lire davantage.

La rose et le diable, par Cécile Gagnon, Soulières éditeur, Saint-Lambert, 2000, 72 p. ; gratuit.


Elles abondent, les enquêtes qui sont le versant libre des recherches que l’école réclame désormais presque dès la maternelle. Opération violoncelle appartient d’emblée à cette veine. Pas question, en effet, que tante Hermine soit à jamais privée de son violoncelle ; encore moins question qu’on endosse sans les vérifier les préjugés qui convertissent un jeune marginal en coupable évident. L’enquête a ceci de particulièrement séduisant qu’elle fait agir avec une efficacité parfaite et une bonne humeur presque inaltérable une jeune fille que son handicap physique aurait pu confiner aux plaintes. Et pourquoi, sur son triporteur, n’aurait-elle pas aux joues cette rougeur qui monte à l’approche du premier amour ?

Opération violoncelle, par Micheline Gauvin, Vents d’Ouest, Hull, 2000, 142 p. ; 8,95 $.


Le métier très sûr de Francine Pelletier lui permet de raconter à la fois le déroulement d’une enquête et le cheminement d’une jeune fille vers la maturité. Presque sans le remarquer, on glisse dans un autre univers, où l’on côtoie de nouvelles espèces, où les parents pratiquent néanmoins les mêmes restrictions mentales, où les ambitions et les hypocrisies de trop d’adultes se déploient sans perdre quoi que ce soit de leur virulence. Ce qui permet à Francine Pelletier de marier en doses subtilement équilibrées le rêve et la vie.

Les eaux de Jade, par Francine Pelletier, Médiaspaul, Montréal, 2000, 166 p. ; 8,95 $.


Michel St-Denis jette carrément par-dessus bord la logique classique. Ce qui, logiquement, est révolu et donc érodé se braque tout à coup devant les yeux. Ce qui n’a pas de sens a pourtant une incontestable réalité. À tel point que les identités ne sont plus qu’un stade dans une imprévisible évolution. Quelques gaucheries témoignent d’une certaine inexpérience (dont l’éditeur aurait pu se préoccuper), mais on comprend à la lecture le verdict du jury qui a accordé à ce livre le Prix littéraire de l’Abitibi-Témiscamingue.

Le secret des brumes, par Michel St-Denis, Vents d’Ouest, Hull, 2000, 162 p. ; 8,95 $.


À plusieurs égards, L’étrange monsieur Fernand présente des caractéristiques analogues, mais en aggravant les moins glorieuses. Si on accède avec un grand naturel à cet univers où les vampires traversent les siècles sans amendement ni vieillissement, les déficiences de l’écriture sont par ailleurs trop nombreuses. Même en accordant aux coquilles un certain droit à l’existence, on se résigne mal aux diriga, au héros deux jours attachés, au rien avoir affaire… Dommage.

L’étrange monsieur Fernand, par Hervé Gagnon et Thomas Kirkman-Gagnon, Éditions GGC, 2000, 238 p. ; 12,95 $.


Avec Projet gicleurs, Michel Lavoie, auteur aguerri et admirablement proche de la jeune génération, pousse un cran plus avant une audace et une honnêteté intellectuelle dont il a maintes fois prodigué les preuves. Il se peut, cependant, que l’onde de choc que lance son récit l’ait empêché de garder la maîtrise de son écriture. Michel Lavoie met en scène trois personnages de jeunes terriblement crédibles : talentueux, contraints par les parents et le milieu au port d’un masque parfait, témoins scandalisés de l’hypocrisie et de la vénalité d’adultes pourtant immergés dans des tâches éducatives, douloureusement incapables de tracer la ligne de démarcation entre l’amitié et l’amour. Le portrait que dresse Michel Lavoie est convaincant et prouve qu’il sait voir et respecter les jeunes. Mon bémol vient de ce que, en cherchant à donner vie à ses héros, il ait parfois péché par excès d’épithètes extrêmes et substitué une certaine grandiloquence à l’émotion qu’on sent pourtant en lui.

Projet gicleurs, par Michel Lavoie, Vents d’Ouest, Hull, 2000, 96 p. ; 8,95 $.


Une documentation en arborescence


Deux titres s’ajoutent à la collection que Gallimard Jeunesse intitule « Les yeux de l’histoire ». Dans un cas, le regard va loin en arrière pour observer La chute de l’empire aztèque1 ; dans l’autre, c’est d’un passé relativement récent qu’il s’agit : La conquête de la lune2. Chaque fois, la documentation abonde. Elle sait même situer l’événement dans un contexte scientifique, historique ou anthropologique. C’est l’occasion, par exemple, d’expliquer visuellement les phases de la lune et même d’entrevoir ce que peut être l’avenir de l’homme sur la lune. La description du face-à-face sanglant entre Cortés et la civilisation aztèque conduit, dans le même esprit, à expliquer le mode de vie qui prévalait en Amérique centrale avant la venue des Européens. On imagine sans peine que des adolescents astreints à une recherche de type scolaire feront grand usage d’une information aussi abondante et aussi généreusement illustrée. Deux commentaires cependant, l’un de forme, l’autre de contenu. Comme le veut la mode, ces albums privilégient une mise en pages éclatée, arborescente, constamment rebelle à tout déploiement linéaire. On fait dans la stroboscopie. L’exposé y gagne en vivacité, il y perd en rationalité et en vision synthétique. Le jeune lecteur risque de sortir de l’exercice avec une masse d’informations en pièces détachées, mais sans balises claires pour bâtir son interprétation. Par ailleurs, on raconte la conquête de la lune comme si le drame de Challenger n’avait pas eu lieu. On réduit à une mention rapide ce qui, s’agissant de la démographie mexicaine, s’apparente pourtant à un génocide. Que dire d’autre, en effet, quand, en soixante ans, de 1519 à 1580, la population du Mexique passe de 25 millions à moins de 2 millions ?

1. La chute de l’empire aztèque, par Richard Platt et Peter Dennis, trad. de l’anglais par Nathalie Corradini, Gallimard Jeunesse, Paris, 2000, 48 p. ; 22,95 $.
2. La conquête de la lune, par Carole Stott et Richard Bonson, trad. de l’anglais par Christiane Prigent, Gallimard Jeunesse, Paris, 2000, 48 p. ; 22,95 $.


En ce sens, la lecture de ces superbes albums ne dispense pas des compléments critiques que peut ajouter l’enseignement.


 

 

Publié le 16 juin 2003 à 14 h 37 | Mis à jour le 29 avril 2015 à 13 h 58