« Josette Clotis n’existe pas sans Malraux. » Ce constat brutal mais irréfutable, émis dans l’éclairante préface de François Ouellet, s’applique hélas à plus d’une autrice autrefois privée de visibilité au profit d’un mari, d’un amant, d’un père ou d’un frère écrivain. Quand cette occultation frappe une œuvre de la trempe de ce roman initialement paru en 1934, c’est carrément scandaleux.
Ce sont effectivement les lecteurs familiers avec la vie d’André Malraux qui s’avèrent les plus susceptibles de connaître, ne fût-ce que de nom, cette écrivaine et journaliste décédée à 34 ans, en 1944, de façon horrible (après avoir eu les jambes déchiquetées par un train). De la liaison passionnée qu’elle avait entretenue avec l’auteur de L’espoir étaient nés deux fils, Gauthier et Vincent Malraux, eux aussi morts de manière tragique (dans un accident routier) en 1961. Entre 1933 et 1944, Clotis avait vécu avec Malraux – à cette époque marié à Clara Goldschmidt –, une situation irrégulière souvent décourageante dont Une mesure pour rien porte peut-être quelques traces. L’autrice se serait également inspirée d’une expérience vécue : des fiançailles rompues avec un jeune homme mort à 20 ans. Mais il est inutile de sonder plus avant la vie de Clotis pour la rattacher à ce roman dont la trame événementielle reste finalement assez mince. C’est d’abord par ses qualités d’écriture que ce texte inspire le respect.
La protagoniste, Marie-Pila Quintana, dite Ukulele, est une adolescente qui fréquente un internat. Lors d’une fête de fin d’année, elle rencontre un garçon dont elle tombe amoureuse, un Écossais, Pierre Davidson, que ses amis appellent Chili. Tandis que la passion la dévore et la fait rêver d’un bonheur domestique, Pierre hésite, temporise ; on l’aperçoit même au bras d’autres jeunes filles. Ukulele traversera les différentes phases du tourment amoureux dans ce roman où le sentimentalisme a cédé la place à une mélancolie douce-amère et à une prose habile à traduire les instants de vie. Un joyau à redécouvrir d’urgence !